La cinéaste kazakhe Aigerim Seitenova a présenté son documentaire « Jara – Patriarcat radioactif : femmes du Qazaqstan » à Tokyo, un film poignant qui donne la parole aux femmes affectées par les essais nucléaires, brisant le silence et la stigmatisation qui pèsent sur elles depuis des décennies.
Dans le silence respectueux de la salle de projection du Toda Peace Memorial Hall à Tokyo, Aigerim Seitenova, cinéaste et défenseure des droits de l’homme kazakhe, s’est avancée pour présenter son film documentaire de 31 minutes, « Jara – Patriarcat radioactif : femmes du Qazaqstan ». Cet événement, organisé le vendredi 10 octobre 2025, était une initiative conjointe de la Coalition kazakhe du front nucléaire (ASQAQQNFC), du Comité pour la paix de la Soka Gakkai et de Peace Boat, avec le soutien du Réseau japonais d’ONG pour l’abolition des armes nucléaires (JANA).
La salle elle-même, nommée en l’honneur de Josei Toda, deuxième président de l’organisation bouddhiste Soka Gakkai, porte une forte symbolique pour le mouvement pacifiste japonais. En 1957, Josei Toda avait lancé un appel retentissant pour l’abolition des armes nucléaires devant 50 000 jeunes membres, un appel qui demeure un pilier moral de la campagne mondiale de la Soka Gakkai pour la paix et le désarmement.
Redonner la parole aux femmes
« Ce film a été réalisé pour rendre visibles les voix de femmes qui ont vécu dans le silence. Ce ne sont pas des victimes, ce sont des conteuses et des actrices de changement », a déclaré Aigerim Seitenova à un public composé de diplomates, de journalistes, d’étudiants et de militants pour la paix. Son documentaire, « Jara », qui signifie « blessure » en kazakh, explore les récits des femmes de Semeï, l’ancienne Semipalatinsk, théâtre de 456 essais nucléaires soviétiques entre 1949 et 1989.
À la différence des productions antérieures focalisées sur les impacts physiques et les handicaps, « Jara » met en lumière les conséquences invisibles et intergénérationnelles de ces essais : la stigmatisation sociale, les cicatrices psychologiques et la peur transmise aux enfants. « La plupart des films présentent Semeï comme “l’endroit le plus nucléaire de la planète”. Je voulais montrer la résilience plutôt que la peur, pour nous réapproprier notre histoire avec notre propre voix », a-t-elle précisé.
Briser un tabou ancestral
Le parcours personnel d’Aigerim Seitenova dans cette lutte a débuté par une humiliation marquante. Étudiante à Almaty, la plus grande ville du Kazakhstan, sa provenance de Semeï a suscité une moquerie de la part d’un camarade qui lui a demandé d’un ton narquois si elle avait « une queue ». Cette expérience traumatisante a gravé en elle la prise de conscience que les dommages nucléaires dépassent les atteintes physiques pour s’installer dans les préjugés et le silence.
Cette expérience a nourri son désir de créer un film capable de briser ce silence pesant.
Patriarcat et armement nucléaire : un lien indissociable
Dans « Jara », les femmes ne sont pas dépeintes comme des victimes passives, mais comme des actrices engagées au sein de leurs communautés, naviguant les héritages du secret et de la discrimination. « Dans les sociétés militarisées, les armes nucléaires sont des symboles de supériorité », a souligné Seitenova lors de son intervention. « La paix et la coopération sont perçues comme faibles et féminines. C’est cet état d’esprit que nous devons remettre en question. »
Sa perspective féministe établit un parallèle entre les armes nucléaires et le patriarcat, affirmant que ces deux systèmes prospèrent grâce à la domination et au pouvoir exercés sur autrui.
Des steppes aux forums internationaux
Née dans une famille touchée par les radiations à Semey depuis trois générations, Aigerim Seitenova puise son inspiration dans « l’endurance tranquille et l’absence de discussion ouverte » qui caractérise les femmes de sa région. En 2018, elle a participé à la « Conférence internationale de la jeunesse » du Groupe de personnalités éminentes (GEM) organisée par le gouvernement kazakh, dans le cadre de l’OTICE. Durant cet événement de cinq jours, de jeunes représentants de divers pays ont parcouru, accompagnés d’experts en désarmement nucléaire, le chemin d’Astana à Kurchatov, où se trouve l’ancien site d’essais. « C’était la première fois que je voyais la terre qui a façonné l’histoire de mon peuple », a-t-elle confié.
Elle cite également les travaux de Togzhan Kassenova, tels que « Atomic Step », et ceux de Ray Acheson, comme des ouvrages qui l’ont aidée à décrypter le lien entre politique nucléaire et inégalités de genre.
Souffrance partagée, espoir partagé
En octobre, Aigerim Seitenova s’est rendue au Japon pour participer au 24e Congrès mondial des Médecins internationaux pour la prévention de la guerre nucléaire (IPPNW) à Nagasaki, où elle a pu échanger avec des survivants d’Hiroshima et de Nagasaki. « Le Japon et le Kazakhstan partagent l’expérience des souffrances nucléaires », a-t-elle déclaré. « Mais nous pouvons transformer cette douleur en dialogue et en paix. »
Cet esprit de dialogue s’est manifesté lors de la projection à Tokyo, où diplomates, journalistes et militants pour la paix ont débattu de justice nucléaire, d’égalité des sexes et de participation des jeunes.
Transformer la douleur en force
Par l’intermédiaire de son organisation, la Coalition kazakhe du front nucléaire (ASQAQQNFC), Aigerim Seitenova s’emploie à établir un lien entre les communautés affectées par le nucléaire et les décideurs politiques en charge de la mise en œuvre du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TPNW). « La lutte pour la justice nucléaire ne concerne pas le passé, elle concerne l’avenir », a-t-elle affirmé. « Il s’agit de garantir que personne d’autre n’ait à vivre avec les conséquences des armes nucléaires. »
Alors que les applaudissements retentissaient dans la salle commémorative de la paix de Toda, un lien indubitable s’était tissé : celui entre un lieu rendant hommage à un homme qui a condamné la bombe et les plaines balayées par le vent de Semeï, où les voix des femmes commencent enfin à se faire entendre.