Alors que Singapour se prépare à accueillir le Grand Prix de Formule 1, la cité-État a accueilli en septembre dernier le colloque « All That Matters ». Cet événement a rassemblé des penseurs, des créateurs et des entrepreneurs venus de toute l’Asie pour discuter des dernières évolutions dans les domaines du sport, de la technologie, du marketing, du jeu et de la musique. Un sujet a particulièrement dominé les échanges : l’intelligence artificielle et son impact révolutionnaire sur la création musicale.
L’intelligence artificielle était au cœur de nombreuses discussions, notamment dans le secteur de la musique. Les participants ont exploré son rôle potentiel dans la création, la distribution et la gestion des droits d’auteur. L’internet lui-même est en pleine mutation, et le retour des « guerres des navigateurs » en témoigne, alimenté par des recherches dopées à l’IA. Des outils émergents comme Comet, un nouveau navigateur issu des concepteurs de l’IA Perplexity, commencent à rivaliser avec des géants comme Google, qui de son côté déploie Gemini pour concurrencer le Co-Pilot de Microsoft.
Ces dernières décennies ont été marquées par des changements dans la consommation de musique, passant des CD au streaming, avec un retour notable du vinyle. La prochaine décennie s’annonce quant à elle comme celle de la transformation de la création musicale. Des programmes d’IA générative tels que Suno et Anthropic excellent désormais dans la production de morceaux basés sur des requêtes utilisateurs. Malgré des litiges en cours avec les détenteurs de droits et les maisons de disques, des accords de licence devraient bientôt voir le jour, impliquant une utilisation accrue de musique humaine pour l’entraînement de ces modèles. À terme, ces IA seront capables d’analyser des billions de points de données, promettant une musique plus réaliste et, surtout, plus émotionnelle, ouvrant une nouvelle ère pour l’industrie du disque.
L’évolution passera par une simplification des interfaces. L’idée est de parvenir à des programmes capables de générer de la musique à partir d’une simple idée fredonnée, en puisant dans l’immense réservoir d’outils disponibles dans le cloud.
Mais qu’en est-il des artistes humains ? L’IA pourrait bien devenir un allié inattendu. Les fans pourraient collaborer plus directement avec leurs artistes préférés, participant à la « construction d’univers » artistiques et potentiellement à la monétisation de leur contribution. C’est une nouvelle façon pour les artistes de remercier leurs fans, au-delà du soutien financier. Des négociations sont en cours entre les labels, les éditeurs et les entreprises d’IA générative pour définir de nouveaux modèles de licences, qui pourraient se révéler plus lucratifs et durables que ceux issus du streaming. Les artistes indépendants et émergents pourraient être les grands gagnants, accédant à une palette d’influences mondiales stockées dans les modèles d’IA. Alors que l’on estime le nombre de musiciens actifs à plus de 100 millions aujourd’hui, contre environ 50 000 à l’époque de Mozart, l’IA pourrait encore amplifier ce phénomène, permettant l’émergence de nouvelles stars, malgré un risque inhérent de prolifération de contenu moyen.
Le coût de production musicale pourrait chuter, se rapprochant de zéro. Une question clé demeure : l’essor de la musique générée par IA pourrait-il paradoxalement revaloriser la musique créée par des humains ?
Cependant, cette perspective optimiste soulève des inquiétudes légitimes. L’histoire a montré que les technologies prometteuses peuvent être détournées à des fins moins nobles. Les conséquences indirectes pourraient être considérables : quel avenir pour les instruments de musique traditionnels et leurs fabricants ? Qu’adviendra-t-il des studios d’enregistrement classiques et de leurs employés ? Les futures générations délaisseront-elles la pratique instrumentale exigeante au profit de la facilité ?
La question des droits d’auteur est également centrale. Comment seront-ils répartis ? Que faire en cas de duplication involontaire, d’imitation ou de dérivation d’œuvres existantes ? L’utilisation des données pour l’entraînement des IA constitue-t-elle une « fair use » selon la législation actuelle ? Quid de la protection des données personnelles ? Face à un déluge potentiel de milliards de nouvelles œuvres par an, comment les auditeurs découvriront-ils de nouveaux talents ? Comment les artistes pourront-ils émerger ? L’IA, à terme, étant indiscernable de l’intelligence humaine, quel sera son impact dans 20 à 50 ans ? Enfin, le système actuel des maisons de disques survivra-t-il à l’émergence d’artistes IA, dont certains, comme Xania Monet, ont déjà vu le jour ?
Malgré ces interrogations, un consensus se dégage : le domaine de l’IA dans la musique évolue à une vitesse fulgurante. Ignorer cette révolution serait, selon les experts réunis à Singapour, une erreur aux conséquences potentiellement lourdes.