Le 19e Concours Chopin est secoué par les propos d’un de ses jurés, le professeur Krzysztof Jabłoński, qui dénonce une dérive pédagogique majeure affectant l’interprétation des œuvres du compositeur. Ces déclarations, jugées « dévastatrices » par un autre éminent pianiste, Marek Dyżewski, soulèvent des questions sur l’état de l’enseignement pianistique et l’impartialité du jury.
- Des critiques vives sur la manière dont les pianistes abordent la musique de Chopin, privilégiant le spectacle au détriment du texte original.
- Une préoccupation grandissante quant à la « détérioration de l’éducation » musicale des jeunes interprètes.
- Des interrogations sur l’équité des évaluations et la composition du jury du prestigieux concours.
Dans une interview accordée à Radio Two, le professeur Krzysztof Jabłoński, membre du jury du 19e Concours Chopin, a exprimé une profonde inquiétude quant au niveau des interprétations entendues jusqu’à présent. Il déplore un éloignement flagrant du texte musical, une tendance à privilégier l’effet théâtral au détriment de la compréhension profonde de l’œuvre de Fryderyk Chopin. Selon lui, la situation s’aggrave à chaque édition du concours, un constat qu’il juge « terrifiant ».
« Je demande aux pianistes s’ils ont déjà vu une polonaise dansée. La réponse est non. Savent-ils quel est le pas d’une polonaise, quelle est la nature de cette danse : « non ». Il n’y a aucune réaction. C’est probablement pire avec cette éducation. »
Prof. Krzysztof Jabłoński
Le pianiste souligne que « le problème majeur est que l’on ne joue pas selon le texte, on s’en éloigne de plus en plus. Tout est fait pour être sensationnel, tout est pour le public, tout est destiné à faire la plus grande impression possible, aux applaudissements, à la présentation. » Il dénonce « l’explosion du moi » observée sur scène, le manque de retenue et de connaissances entraînant des « perversions et des distorsions ». L’exemple des applaudissements démesurés pour des performances jugées médiocres, mais spectaculaires, est particulièrement frappant. Le professeur Jabłoński décrit des « jambes qui volent, le piétinement de la pédale, une respiration bruyante, le chant, diverses expressions faciales » qui n’ont « rien à voir avec la musique ». Il constate avec amertume que « les dinosaures comme moi n’auront bientôt plus rien à dire », voyant ses propres convictions et son enseignement être remplacés par des « raccourcis ».
« Il n’y a pas de meilleure recette pour remporter un prix pour une mazurka que de simplement lire attentivement le texte du compositeur et, surtout, de jouer ce qui est écrit dans les notes. C’est vraiment le pire. C’est le sujet de mon inquiétude, quelque chose qui m’empêche de dormir la nuit. »
Prof. Krzysztof Jabłoński
Ces propos ont trouvé un écho particulièrement fort chez le professeur Marek Dyżewski, pianiste et commentateur des Concours Chopin. Ce dernier partage le diagnostic de son confrère et y ajoute une dimension plus critique encore. Il rappelle l’importance de la fidélité au texte, citant Igor Stravinsky : les erreurs dans la lettre entraînent une falsification de l’esprit de l’œuvre. Le professeur Dyżewski estime que le constat du professeur Jabłoński révèle des « lacunes flagrantes dans l’éducation », entraînant un manque de conscience du message et du sens de la musique de Chopin, ainsi qu’une négligence dans l’approche de la notation.
« Il faut admettre que ce diagnostic est accablant. Après tout, parmi les pianistes se trouvaient également les élèves des jurés ou des personnes soutenues par ceux-ci. La critique de l’éducation s’applique donc également aux professeurs qui font partie du jury de ce concours. »
Prof. Marek Dyżewski
Le professeur Dyżewski s’inquiète que si les élèves des jurés obtiennent de bons résultats, leur style de jeu puisse devenir un modèle pour les futurs pianistes et enseignants. Il confirme la perception du professeur Jabłoński que « la situation empire à chaque édition ultérieure de ce concours », et ne voit rien qui indique un changement de tendance à court terme.
Ces révélations alimentent un débat plus large sur l’impartialité des jurés et la nature même du Concours Chopin. Il est notamment relevé que plus d’un tiers des participants de l’édition actuelle sont des étudiants de membres du jury. Si la pratique est ancienne et que les jurés sont censés s’abstenir de voter pour leurs propres élèves, la suspicion demeure quant à des arrangements tacites ou des manœuvres visant à avantager certains concurrents au détriment d’autres.
D’autres aspects de cette édition soulèvent des interrogations. La composition du jury, pour la première fois, ne voit pas de majorité polonaise, le président n’étant pas non plus polonais. Le fait que le président du jury, Garrick Ohlsson, ait publiquement admis sa surprise face à la liste des qualifiés pour la deuxième étape, surtout après l’élimination de pianistes jugés exceptionnels par certains experts, accentue le sentiment d’étrangeté. La communication autour des résultats, jugée peu claire et manquant d’éloges spécifiques, ainsi que l’impression d’un président du jury manquant de contrôle, renforcent l’idée d’une compétition où « un jeu d’intérêts opposés » prévaut sur la recherche d’une identité commune autour de l’essence du Concours Chopin.
La déclaration de la professeure Katarzyna Popowa-Zydroń, qui, peu avant le concours, avait esquissé le profil du gagnant espéré – un « Asiatique, maximum 20 ou 22 ans, qui aura encore plus d’influence que Bruce Liu » – contraste fortement avec la retenue attendue d’un juré. L’article soulève la question : certains jurés peuvent-ils cristalliser un type de lauréat un mois avant le concours, tandis que d’autres ne seraient pas autorisés à exprimer une inquiétude légitime concernant la continuité de l’étude mondiale de Chopin ? Cette amère constatation, semble-t-il, heurterait une façade d’apparences.
Ce malaise couve au sein de la communauté pianistique depuis des années. Les discussions portent sur des « arrangements » et une « appropriation des initiatives Chopin », ainsi que sur la nécessité de reconstruire l’école polonaise de piano et de repenser le processus éducatif. Ces moments de crise sont souvent des catalyseurs de changement. L’héritage de Fryderyk Chopin, tel qu’il a été défendu en 1925 par le professeur Jerzy Żuławlew et le professeur Aleksander Michałowski lors de la création du Concours, mérite, selon l’auteur, une réelle préoccupation pour sa préservation. Sans cela, un autre pan de la culture polonaise risque d’être « gaspillé ».