Dans leur ouvrage « Empire souterrain », les politologues Henry Farrell et Abraham Newman démontrent comment les États-Unis ont érigé une infrastructure économique mondiale, invisible et apparemment naturelle, en un outil de pouvoir aux conséquences imprévues. Ce système, loin d’être neutre, est aujourd’hui la source d’une fragilité croissante pour leur propre hégémonie.
Loin d’un constat pessimiste sur le déclin américain, « Empire souterrain » dissèque la manière dont les États-Unis ont su exploiter leur puissance via une toile complexe d’institutions et de technologies interconnectées à l’économie mondiale. Systèmes de paiement, réseaux de données, cadres réglementaires et goulets d’étranglement technologiques : ces éléments, loin d’être innocents, constituent une forme de coercition dont la fragilité est de plus en plus évidente.
L’analyse des auteurs n’est ni une polémique ni une nostalgie du passé. Il s’agit d’un examen historique et factuel de la façon dont l’Amérique a étendu sa domination, non seulement par la force militaire ou le « soft power », mais surtout par les « tuyaux, câbles et codes » qui irriguent l’économie globale. Ils décrivent la construction d’un « empire clandestin » depuis la Guerre Froide, où réseaux financiers, systèmes numériques et chaînes d’approvisionnement, tous centrés sur les États-Unis, ont proliféré à travers le monde. Ces structures, présentées comme ouvertes et basées sur des règles, ont été subtilement conçues pour transiter par les institutions, juridictions et plateformes d’entreprises américaines.
L’idée centrale est limpide : l’infrastructure est un pouvoir. Pas seulement matériel, mais aussi informationnel, réglementaire et stratégique. La capacité des États-Unis à imposer des sanctions, à surveiller les flux financiers mondiaux, à restreindre les transferts technologiques ou à viser des entreprises comme Huawei ne repose pas sur la diplomatie ou la dissuasion militaire, mais sur le contrôle de points névralgiques mondiaux – systèmes de paiement, fabrication de semi-conducteurs, architectures de puces, plateformes cloud – qui dépendent des États-Unis.
Les auteurs détaillent comment les agences américaines ont perfectionné l’exploitation de cette position. Ce qui débuta par des sanctions ponctuelles s’est mué en une panoplie sophistiquée de coercition géoéconomique. Du gel des actifs de la Banque Centrale russe à l’interdiction de puces haut de gamme pour la Chine, les responsables américains peuvent désormais perturber des économies entières d’un simple trait de plume. Le système économique mondial, jadis synonyme d’efficacité et d’interdépendance, s’est transformé en un réseau de « déclencheurs numériques et financiers », silencieux jusqu’à l’action, dévastateurs une fois activés.
Cependant, le livre ne se limite pas à célébrer la puissance américaine. Il met en lumière le revers de la médaille. Avec une lucidité remarquable, Farrell et Newman soutiennent que ce système, bien qu’efficace à court terme, s’érode de l’intérieur. Chaque usage de l’arsenal économique américain pour punir ou faire pression pousse les autres puissances à chercher des alternatives. La Chine, la Russie, l’Iran, mais aussi des alliés comme l’Inde, la France et l’Allemagne, explorent des solutions pour contourner SWIFT, le dollar et les technologies dominées par les États-Unis. Le modèle de mondialisation centré sur l’Amérique se mue progressivement en un paysage fragmenté, multipolaire, composé de systèmes parallèles.
L’ironie est cinglante : l’interdépendance même qui a conféré son influence aux États-Unis alimente aujourd’hui une dynamique de fragmentation. Chaque sanction militaire, chaque embargo sur les exportations, chaque amende extraterritoriale éloigne un peu plus le monde du système américain. Ce qui fut autrefois un ensemble d’institutions de confiance est de plus en plus perçu comme une menace, une source de protection à rechercher ou à fuir.
Farrell et Newman ne versent pas dans les prédictions alarmistes d’un effondrement immédiat de la primauté économique américaine. Ils démontrent cependant que l’usage répété de la coercition économique, surtout lorsqu’elle manque de légitimité multilatérale ou de cohérence stratégique, mine la confiance, aliène les alliés et accélère la recherche d’alternatives. Le résultat n’est pas une rupture nette, comme certains le redoutent, mais une lente érosion des « tuyauteries » qui ont permis le rôle mondial de l’Amérique.
Ce qui confère sa puissance à « Empire souterrain », c’est sa capacité à relier des événements apparemment disparates : la militarisation de la finance, le recours aux contrôles à l’exportation contre les entreprises technologiques chinoises, la politisation des chaînes d’approvisionnement en semi-conducteurs, l’application extraterritoriale du droit américain. Chacun de ces éléments n’est pas une simple décision politique, mais le symptôme d’une dynamique structurelle plus profonde où l’infrastructure devient un levier, et ce levier se transforme en un handicap.
Le ton du livre est sobre, mais pas désespéré. Farrell et Newman, politologues et non déclinistes, reconnaissent les avantages immenses dont disposent encore les États-Unis. Mais ils soulignent aussi que le pouvoir sans discipline est dangereux. Les États-Unis ont cédé à une forme de coercition économique par défaut, souvent sans anticiper les conséquences à long terme. Les sanctions sont appliquées sans réflexion approfondie sur leurs finalités, les contrôles à l’exportation lancés sans stratégie claire de victoire. Les outils s’accumulent sans stratégie globale, et le système ploie sous le poids de ses propres contradictions.
Une dimension philosophique traverse également l’ouvrage. Quel type de pouvoir est compatible avec une république libérale ? Une démocratie peut-elle conserver sa légitimité en instrumentalisant les structures qu’elle prétend universelles et régies par le droit ? À quel moment l’hégémonie se mue-t-elle en hypocrisie ? Ces questions, soulevées avec insistance mais sans dogmatisme, invitent le lecteur à une réflexion profonde, refusant toute simplification facile.
Ce qui n’est pas explicitement dit, mais est indéniablement sous-entendu, c’est que les États-Unis doivent choisir entre un repli stratégique et un recalibrage de leur politique. Pour maintenir leur position mondiale, ils doivent discipliner l’usage de leurs outils économiques, restaurer la confiance dans leurs réseaux et ancrer leur action politique dans la diplomatie plutôt que dans la coercition unilatérale. Faute de quoi, l’empire souterrain risque de devenir un empire vide, solide en apparence mais miné de l’intérieur.
Les signes avant-coureurs ne trompent pas : l’expansion des BRICS, le déploiement du système de paiement interbancaire transfrontalier chinois (CIPS), les expérimentations européennes de canaux d’achat d’énergie hors du système monétaire traditionnel. Même les géants technologiques américains, autrefois vecteurs de « soft power », se retrouvent pris dans des batailles réglementaires souveraines. La « plomberie » n’est plus invisible ; elle est visible par tous, et chacun prépare sa sortie.
En définitive, « Empire souterrain » ne se contente pas de décrire un nouveau chapitre de la politique étrangère américaine. Il signale un tournant majeur dans l’ordre mondial. L’ère de la domination économique unipolaire, soutenue par une infrastructure centrée sur les États-Unis, touche à sa fin. L’avenir demeure incertain, mais Farrell et Newman rappellent avec force que si Washington persiste à traiter l’économie mondiale comme un champ de bataille, elle pourrait bientôt se retrouver isolée dans son combat.
Il s’agit d’un livre essentiel : clair, lucide et troublant dans ses implications. Il ne propose pas de remèdes miracles, ni ne sombre dans le fatalisme. Au contraire, il offre une analyse pénétrante des causes de la situation actuelle et des coûts potentiels si un changement de cap n’est pas opéré. Pour les décideurs politiques, les stratèges et quiconque s’intéresse à l’avenir de la puissance américaine, « Empire souterrain » est une lecture indispensable. Il ne dicte pas la pensée, mais oblige à confronter la réalité.