L’Australie du Sud a lancé une initiative audacieuse : une interdiction nationale des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. Inspirée par la lecture d’un livre et la conviction d’une Première Dame, cette mesure vise à endiguer la crise de santé mentale qui touche la jeunesse.
C’est une réflexion lancée après la lecture du livre « La génération anxieuse » de Jonathan Haidt qui a mis le Premier ministre d’Australie du Sud, Peter Malinauskas, sur la voie de l’action. Le constat est sans appel : l’impact des médias sociaux sur la santé mentale des adolescents est dévastateur. Face à cette réalité, le Premier ministre a décidé de suivre les conseils de son épouse, Annabel West, qui lui a martelé : « Tu dois juste faire quelque chose à ce sujet. »
Lors d’un entretien accordé la semaine dernière, Peter Malinauskas a partagé sa démarche : « J’ai étudié le sujet et j’ai trouvé un nombre croissant de recherches évaluées par des pairs qui montrent à quel point l’utilisation non réglementée des médias sociaux est lourde de conséquences pour les jeunes. » Ses recherches n’ont fait que confirmer l’ampleur du problème, avec des études alarmantes : les jeunes filles de 14 ans passant plus de cinq heures par jour sur les plateformes en ligne sont trois fois plus susceptibles de souffrir de dépression que celles qui s’en tiennent éloignées. Pour les adolescents en général, passer de zéro à cinq heures d’utilisation quotidienne des réseaux sociaux double le risque de dépression, un chiffre qui triple chez les filles.
Une crise de santé mentale sans précédent
Depuis l’avènement des réseaux sociaux vers 2010, l’anxiété et la dépression ont explosé chez les adolescents dans le monde développé. Aux États-Unis, les épisodes dépressifs majeurs ont connu une augmentation de 95 % entre 2010 et 2019. Au Royaume-Uni, les troubles mentaux probables chez les jeunes ont grimpé de 66 % ces dernières années. Jonathan Haidt parle d’une « plus grande épidémie de maladie mentale chez les adolescents jamais enregistrée », directement imputable à l’influence pernicieuse des plateformes numériques sur les esprits juvéniles.
La réponse de Peter Malinauskas fut directe : « Je savais que nous devions voir ce que nous pouvions faire au niveau de l’État pour mettre en œuvre une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. »
Une initiative qui prend une dimension nationale
Le gouvernement sud-australien a rapidement élaboré un projet de loi. Ce qui a suivi fut remarquable : l’accueil réservé par le public, et particulièrement les parents, fut si enthousiaste que le gouvernement fédéral australien, basé à Canberra, a rapidement adopté la politique avant même sa mise en œuvre locale en Australie du Sud.
Ainsi, moins de douze mois après la prise de conscience d’Annabel West, l’Australie a promulgué, fin 2023, la première législation au monde visant à interdire l’usage des réseaux sociaux aux moins de 16 ans. « Une réforme de cette ampleur et de cette conséquence, c’est une vitesse fulgurante », a commenté avec satisfaction le Premier ministre sud-australien.
Cette loi nationale, entrée en vigueur le 10 décembre, interdit la création de comptes sur des plateformes telles qu’Instagram, TikTok, Facebook, X et Snapchat pour les moins de 16 ans. Les entreprises technologiques qui ne se conformeraient pas à ces nouvelles règles s’exposent à des amendes pouvant atteindre 28 millions de livres sterling (environ 33 millions d’euros). Selon un sondage YouGov, la mesure jouit d’une popularité considérable, soutenue par 77 % des Australiens.
Un élan collectif et une solution pour les parents
L’efficacité de cette loi repose en partie sur le fait qu’elle soulage les parents d’un fardeau. Il est en effet devenu extrêmement difficile pour eux de restreindre l’accès de leurs enfants à des plateformes comme TikTok lorsque la majorité de leurs camarades y sont présents. La crainte de l’isolement social pousse les jeunes à s’y conformer. En instaurant une interdiction générale, la loi facilite grandement la tâche des parents qui souhaitent empêcher leurs adolescents d’avoir des comptes.
Bien que les bénéfices attendus soient considérables, l’application de ces nouvelles règles pourrait prendre du temps. L’instauration d’un système de vérification de l’âge s’avère complexe, comme l’ont montré les expériences menées par le gouvernement britannique pour limiter l’accès des jeunes à la pornographie en ligne. Des cas ont déjà émergé dans la presse australienne, faisant état de jeunes tentant de contourner la loi, notamment via des VPN ou des techniques de vérification d’identité assistées par intelligence artificielle.
Peter Malinauskas reste cependant optimiste. Il compare la situation à celle de l’alcool ou du tabac : même s’il est impossible d’empêcher totalement les jeunes d’y accéder, l’existence de règles claires sur ce que la société considère comme acceptable contribue à réduire considérablement leur consommation. « Les adolescents font beaucoup moins ces choses parce qu’il existe des règles claires sur ce que la société considère comme acceptable ou non », explique-t-il.
L’Australie, pionnière en matière de santé publique
Le Premier ministre a raison : il est probable que l’on regardera rétrospectivement cette période où l’on a laissé un accès illimité aux réseaux sociaux aux jeunes, de la même manière que l’on considère aujourd’hui la présence de plomb dans les chambres d’enfants : avec consternation que cela ait jamais été autorisé.
L’Australie a déjà démontré sa capacité à ouvrir la voie en matière de santé publique. En 1970, un État australien fut le premier à rendre le port de la ceinture de sécurité obligatoire, une mesure rapidement adoptée mondialement. Plus récemment, l’introduction de l’emballage neutre pour les cigarettes, visant à décourager le tabagisme, est également devenue une pratique courante à l’échelle internationale.
Il est fort probable que les restrictions imposées par l’Australie sur Instagram et autres applications auront une influence similaire. Le Danemark a déjà annoncé son intention d’interdire ces plateformes aux adolescents, et d’autres pays européens devraient suivre le mouvement.
L’attrait de cette initiative est évident : une mesure gouvernementale extrêmement populaire, étayée par des preuves scientifiques solides, et qui ne coûte rien aux contribuables. Le leader de l’opposition britannique, Sir Keir Starmer, devrait sérieusement envisager de contacter le Premier ministre d’Australie du Sud pour obtenir des conseils. Mieux encore, il devrait peut-être commencer par s’entretenir avec l’épouse du Premier ministre.
À retenir
- L’Australie du Sud a instauré une loi nationale interdisant l’usage des réseaux sociaux aux moins de 16 ans.
- Cette mesure vise à contrer l’épidémie de dépression et d’anxiété chez les adolescents, directement liée à une utilisation excessive des plateformes numériques.
- L’initiative, saluée par une large majorité de la population, pourrait faire école à l’international, le Danemark ayant déjà annoncé des intentions similaires.
Contexte
Les recherches scientifiques, notamment celles mises en lumière par le livre « La génération anxieuse » de Jonathan Haidt, ont établi un lien de causalité entre l’augmentation de l’usage des médias sociaux et la détérioration de la santé mentale des adolescents, caractérisée par une hausse significative des cas de dépression et d’anxiété. Ces constats ont poussé les autorités à envisager des régulations plus strictes pour protéger cette population vulnérable.
Ce qui change
La nouvelle législation australienne interdit formellement aux moins de 16 ans de posséder des comptes sur les principales plateformes de réseaux sociaux, avec des sanctions financières importantes pour les entreprises concernées en cas de non-respect. Cette loi s’applique à l’ensemble du territoire australien et entre en vigueur le 10 décembre.
Prochaines étapes
L’efficacité des mécanismes de vérification d’âge sera cruciale et devra faire l’objet d’une surveillance continue. L’impact de cette mesure sur les comportements des jeunes et leur bien-être psychologique sera également un indicateur clé. L’adoption de législations similaires par d’autres pays européens confirme une tendance internationale croissante à réguler l’accès des jeunes aux médias sociaux.
Chiffres clés
- Augmentation des épisodes dépressifs majeurs chez les adolescents aux États-Unis (2010-2019) : 95 %
- Augmentation des troubles mentaux probables chez les jeunes Britanniques (dernières années) : 66 %
- Pourcentage de soutien à la loi en Australie (sondage YouGov) : 77 %
- Amende maximale pour les entreprises technologiques enfreignant la loi : 28 millions de livres sterling (environ 33 millions d’euros)