Publié le 10 février 2026 à 11h03. L’Afrique du Sud est en pleine mutation de son système électrique, avec une ouverture progressive au secteur privé et une montée en puissance des énergies renouvelables. Mais cette transition énergétique, bien que prometteuse, risque d’aggraver les inégalités sociales si elle ne prend pas en compte les besoins des populations les plus vulnérables.
- Le système électrique sud-africain se réorganise avec le démantèlement d’Eskom et l’ouverture à l’investissement privé.
- Les ménages et les entreprises se tournent de plus en plus vers des solutions énergétiques hors réseau, notamment l’énergie solaire.
- Les mini-réseaux solaires pourraient jouer un rôle crucial pour électrifier les foyers les plus pauvres, actuellement exclus des plans de transition énergétique.
Après des années de coupures de courant récurrentes, l’Afrique du Sud entame une profonde transformation de son secteur énergétique. La société énergétique publique Eskom est en cours de démantèlement (annonce d’Eskom), ouvrant la voie à une plus grande concurrence et à des investissements privés. Parallèlement, les particuliers, les entreprises et les collectivités locales multiplient les initiatives pour réduire leur dépendance au réseau national et adopter des sources d’énergie renouvelables, une tendance connue sous le nom de « hors réseau ».
L’Afrique du Sud a également réussi à lever 13,7 milliards de dollars américains (environ 12,6 milliards d’euros) pour financer sa transition vers une énergie moins dépendante du charbon (annonce du gouvernement britannique, Commission sur la transition énergétique juste). Ces fonds seront alloués à des projets d’énergies renouvelables.
Cependant, cette transition énergétique semble laisser de côté les ménages urbains qui n’ont jamais été raccordés au réseau électrique, notamment ceux vivant dans les bidonvilles. Cette situation crée un angle mort politique où les mini-réseaux solaires pourraient jouer un rôle essentiel pour fournir un accès à l’électricité à ces populations.
Une étude menée dans le cadre d’un doctorat sur les dynamiques du « hors réseau » en Afrique du Sud révèle que cette transition décentralisée ne conduit pas automatiquement à une répartition équitable des bénéfices. Au lieu de cela, elle peut reproduire les inégalités existantes, ancrées dans les villes, les infrastructures et la gouvernance. Certains peuvent se permettre de quitter le réseau et d’opter pour l’énergie verte, tandis que d’autres n’ont pas les moyens de le faire.
Qu’est-ce que le « hors réseau » ?

Avec l’aimable autorisation de Joanna Watterson
Se « déconnecter du réseau » est souvent perçu comme un simple acte : rompre les liens avec le réseau électrique et devenir autonome. En réalité, il s’agit d’un ensemble de pratiques qui coexistent avec le réseau et interagissent avec lui. Ces pratiques peuvent être classées en trois catégories : la sécession, la marginalisation et la supplémentation.
La sécession (une rupture totale) se produit lorsque les ménages et les entreprises installent des systèmes solaires équipés de batteries, leur permettant de quitter complètement le réseau. Cette option est réservée aux consommateurs les plus aisés en raison des coûts élevés.
La supplémentation consiste à rester connecté au réseau tout en utilisant également des sources d’énergie alternatives, telles que de petites installations solaires, des générateurs ou des batteries. Cette pratique est souvent encouragée par l’État. Le nombre exact de foyers qui complètent leur connexion au réseau en Afrique du Sud est difficile à évaluer, car de nombreux systèmes solaires domestiques ne sont pas déclarés.
La marginalisation concerne les millions de personnes vivant dans des quartiers informels ou des bidonvilles. Beaucoup de ces communautés ne sont pas raccordées au réseau ou, si c’est le cas, leurs habitants ne peuvent pas se permettre l’électricité. Ces ménages dépendent souvent de sources d’énergie dangereuses, comme le pétrole, les bougies ou des branchements illégaux au réseau, les exposant aux risques d’incendie, d’électrocution et de pollution de l’air intérieur.
Ensemble, ces différentes formes de « hors réseau » montrent que la transition vers une énergie verte n’est pas seulement une question technique, mais aussi profondément politique. La manière dont certains sont soutenus, contraints ou ignorés dans cette transition révèle comment « le réseau » lui-même est reconfiguré par l’État, le marché et les habitants des villes.
Les mini-réseaux solaires pourraient offrir une solution pour inclure ceux qui sont marginalisés par cette transition.
Comment les mini-réseaux solaires peuvent aider

Avec l’aimable autorisation de Joanna Watterson.
Les mini-réseaux consistent en un panneau solaire, connecté à une batterie, qui alimente un petit nombre de foyers dans les bidonvilles, où le chômage est élevé et où les familles ont généralement du mal à s’offrir leur propre système solaire.
Ils sont souvent créés par des entreprises privées et financés par des subventions universitaires, des aides, des agences de recherche ou des capitaux privés.
Les recherches se sont concentrées sur deux sites – Qandu Qandu, un quartier informel du township de Khayelitsha au Cap, et Diepsloot, un township de Johannesburg comptant un nombre important d’habitations informelles – où des mini-réseaux solaires sont fournis par de petites entreprises. En collaboration avec des agents de terrain locaux, les ménages connectés et non connectés à un mini-réseau ont été interrogés sur leurs sources d’énergie, leurs coûts et leur intérêt à rejoindre un mini-réseau. Ces informations ne sont pas systématiquement collectées par les autorités locales.
Trois constats majeurs ressortent :
Premièrement, les mini-réseaux réduisent les risques. Aucun des ménages connectés à un mini-réseau n’a déclaré avoir recours à des branchements électriques illégaux. Ils dépendaient également moins de sources d’énergie dangereuses, comme le charbon ou le bois, que les ménages n’ayant pas accès à un mini-réseau. Ces derniers ont exprimé leur souhait de pouvoir abandonner ces combustibles dangereux s’ils pouvaient se connecter à un mini-réseau.
Deuxièmement, la demande de mini-réseaux est forte. La majorité des foyers n’étaient pas connectés à un mini-réseau, mais 84,9 % des personnes interrogées à Qandu Qandu et 74,2 % à Diepsloot ont déclaré qu’elles souhaiteraient y être connectées.

Réalisé avec bloom.studio
Troisièmement, l’accessibilité financière n’est pas le seul, ni le principal obstacle. Les personnes interrogées ont indiqué qu’elles n’hésiteraient pas à payer pour l’électricité, car elles dépensaient déjà des sommes importantes en pétrole, en gaz, en électricité informelle et en d’autres sources d’énergie.
Les mini-réseaux présentent un potentiel considérable, mais ils opèrent dans un contexte précaire en matière de financement et de réglementation. Les fournisseurs privés sont confrontés à l’incertitude concernant les licences, les tarifs et le soutien à long terme, et ont du mal à attirer des investissements pour étendre ou pérenniser leurs activités.
Un fournisseur a déclaré :
« S’il existait une politique vraiment concrète, une politique bancable dont vous savez qu’elle existera dans cinq ou dix ans, que vous pourrez intégrer dans votre modèle commercial et que vous pourrez utiliser pour accéder au financement car elle est garantie. »
Les municipalités manquent de directives claires sur la manière dont la fourniture d’énergies alternatives s’intègre dans leurs projets et dans leur mandat constitutionnel de fournir des services de base. Une politique nationale d’accès gratuit à une énergie alternative de base existe, mais les municipalités ne savent souvent pas comment la financer et la mettre en œuvre.
Des réglementations permettant aux fournisseurs privés de mini-réseaux de fonctionner offriraient aux municipalités davantage d’options, notamment des moyens de subventionner les coûts grâce à de petits co-paiements.
Certaines municipalités, comme la ville de Johannesburg, ont récemment tenté de connecter des bidonvilles à des mini-réseaux. Mais cela n’a pas résolu l’incertitude à laquelle sont confrontés les prestataires privés. En conséquence, la manière dont le marché de l’énergie s’ouvre rend la transition équitable pour certains et pas pour d’autres.
Si la transition énergétique de l’Afrique du Sud continue sur cette voie, elle risque de créer un système à deux vitesses : une énergie propre et décentralisée pour les plus fortunés, et des risques et des exclusions persistants pour les autres.