Publié le 15 février 2026 11h38. L’Amérique latine, longtemps considérée comme une zone géopolitique périphérique, se retrouve au cœur des enjeux internationaux. L’année 2026 pourrait s’avérer décisive pour l’avenir du continent, tiraillé entre les tensions politiques internes, la montée en puissance de la Chine et le regain d’influence des États-Unis.
- Les États-Unis renforcent leur présence en Amérique latine, axant leur politique sur la sécurité, la migration et le contrôle des frontières.
- La Chine étend son influence économique dans la région, notamment par ses investissements dans les infrastructures et les ressources naturelles.
- Les tensions politiques internes et les crises structurelles fragilisent les démocraties latino-américaines.
Ce qui était perçu comme un espace géopolitique secondaire est redevenu un enjeu majeur de la politique internationale. Des experts allemands, réunis lors de la conférence L’Amérique latine entre tensions politiques, stabilité et sécurité organisée par l’Akademie für Politische Bildung de Tutzing, s’accordent à dire que 2026 pourrait marquer un tournant pour le continent américain.
Washington adopte une posture plus affirmée envers la région, privilégiant une approche stratégique axée sur la sécurité : migration, lutte contre le trafic de drogue, contrôle des frontières et endiguement des dérives autoritaires. Cette approche s’accompagne d’une utilisation accrue de la politique commerciale comme instrument de pression géopolitique, avec des tarifs douaniers, des renégociations d’accords et des partenariats stratégiques qui rappellent les logiques de pouvoir classiques.
Pour les observateurs, il ne s’agit pas tant d’un changement de cap que d’un retour à la continuité historique de la politique américaine. Depuis la doctrine Monroe de 1823, les États-Unis considèrent l’hémisphère occidental comme un espace vital pour leur sécurité. Les interventions et l’influence politique ont toujours fait partie de leur arsenal diplomatique. Aujourd’hui, ce qui change, c’est le ton : plus direct, moins axé sur les considérations morales et plus ouvertement stratégique.
Selon Lisa-Marie Geltinger, chercheuse à la chaire de politique internationale et de relations transatlantiques de l’Université de Ratisbonne et associée au Centre pour l’ordre moyen et global de Berlin (CMEG), l’intervention américaine récente au Venezuela, avec la capture de Nicolas Maduro, pourrait être considérée comme illégale au regard du droit international, mais elle est politiquement légitime.
« Sur le plan politique, la région traverse une ‘étape critique’ : les décisions actuelles peuvent définir des trajectoires politiques à long terme. »
Günther Maihold, professeur à l’Université libre de Berlin
En arrière-plan, la rivalité systémique entre les États-Unis, la Chine et, indirectement, la Russie, joue un rôle déterminant. Les grandes puissances sont peu enclines à tolérer la présence de concurrents stratégiques dans leur sphère d’influence. Cette logique prime sur les considérations morales dans la configuration actuelle de la politique régionale.
« Bien qu’il n’existe actuellement aucune base militaire chinoise ou russe dans la région latino-américaine, leurs liens économiques et leur présence dans des ports clés pourraient se traduire par une capacité d’action militaire, transformant un risque, ou même une perception de risque, en une menace réelle », explique Lisa-Marie Geltinger.
La Chine, quant à elle, a systématiquement étendu sa présence en Amérique latine. Ses investissements dans les ports, les projets énergétiques, les infrastructures et l’exploitation des ressources naturelles créent de nouvelles dépendances. Le lithium et le cuivre, des ressources clés pour la mobilité électrique, la numérisation et les technologies militaires, sont particulièrement convoités. La Chine est devenue le principal partenaire commercial de la plupart des pays d’Amérique du Sud, dépassant largement les États-Unis à cet égard.
Pour de nombreux pays latino-américains, les capitaux chinois sont attractifs en raison de leur rapidité et de l’absence de conditions politiques fortes. Cependant, cette présence économique peut se traduire par une influence stratégique que Washington considère comme un risque qui dépasse le simple commerce.
Ainsi, l’Amérique latine devient le théâtre d’une compétition mondiale, moins idéologique que structurelle. La migration reste un point de tension majeur, avec un durcissement des politiques d’expulsion et une externalisation du contrôle de l’immigration qui modifient les dynamiques régionales. Le trafic de drogue, notamment les produits synthétiques comme le fentanyl, intensifie les tensions sécuritaires.
Ces phénomènes ne peuvent être abordés isolément. Ils reflètent des inégalités structurelles profondes, des faiblesses institutionnelles et des dépendances économiques persistantes. Parallèlement, les tensions politiques internes s’accentuent dans plusieurs pays, avec une extension des pouvoirs exécutifs, une polarisation accrue et des défis croissants pour les institutions démocratiques.
L’année 2026 pourrait donc être l’année de la redéfinition des orientations politiques et économiques de la région, avec des conséquences qui dépasseraient largement le continent. L’Amérique latine est confrontée à un double défi : se positionner stratégiquement dans un monde multipolaire et renforcer ses propres structures internes.
« Ni Washington ni Pékin ne détermineront à eux seuls l’avenir de la région. Il sera crucial que les pays latino-américains parviennent à préserver leur capacité d’action », estime Günther Maihold.
2026 pourrait marquer le début d’une nouvelle étape, dans laquelle l’Amérique latine cesserait d’être une périphérie et se consoliderait comme un espace stratégique clé du XXIe siècle.
(rr)