Cameron Crowe, le jeune journaliste rock devenu cinéaste, revient sur ses débuts dans « The Uncool »
Vingt-cinq ans après avoir porté son histoire à l’écran dans « Presque célèbre », Cameron Crowe replonge dans ses racines de jeune journaliste musical. Son nouveau mémoire, « The Uncool », paru le 28 octobre, offre un récit intime de ses aventures aux côtés des plus grands noms du rock des années 1970, de Led Zeppelin à Joni Mitchell, pour le magazine Rolling Stone. Une époque où la rareté des écrits sérieux sur le rock ouvrait les portes des jets privés et permettait des semaines d’immersion avec un simple carnet et un magnétophone.
À 68 ans, le réalisateur oscarisé, déjà derrière des succès comme « Say Anything » et « Jerry Maguire », y explore ses relations complexes avec des figures comme David Bowie, dont il a suivi la métamorphose en Thin White Duke, et Jann Wenner, fondateur de Rolling Stone, dépeint comme un mentor et un antagoniste. Le livre aborde également la dynamique de sa famille, marquée par le suicide de sa sœur aînée Cathy à l’âge de 19 ans. Crowe présentera son ouvrage les 20 et 21 novembre au Montalbán Theatre de Los Angeles.
Alors qu’il travaille sur un biopic consacré à Joni Mitchell, annoncé avec Meryl Streep et Anya Taylor-Joy, et qu’il prévoit de publier ses écrits journalistiques l’année prochaine, Cameron Crowe s’est confié à propos de « The Uncool », d’une occasion manquée avec Bob Dylan et de la récente éviction de Jann Wenner du Rock & Roll Hall of Fame.
Le poids de la sympathie et les premiers faux pas journalistiques
Connu pour son approche empathique envers ses sujets, Cameron Crowe admet avoir parfois ressenti la pression de ses rédacteurs chez Rolling Stone, qui souhaitaient un ton plus critique. Il raconte notamment une expérience avec Bachman-Turner Overdrive où, contraint d’adopter une posture plus acerbe qu’à son habitude, il s’est senti « salis ». « J’ai pensé : et si je mordais ? », confie-t-il, évoquant une forme d’expérimentation pour le magazine. Ironiquement, le groupe aurait apprécié le récit, se reconnaissant dans cette auto-caricature.
Une autre anecdote amère concerne John Travolta. En 1977, Crowe avait rédigé un article pour « Playgirl » où il exprimait un certain scepticisme quant à la trajectoire naissante de l’acteur. Des années plus tard, lors d’une rencontre, Travolta lui aurait signifié qu’il ne pouvait plus lui faire confiance. « Tu n’étais pas honnête avec toi-même, n’est-ce pas ? », aurait dit l’acteur, une phrase qui hante encore Crowe.
Des moments de grâce et des blessures profondes
Au fil des pages, Crowe met en lumière des instants d’une rare authenticité. Il est particulièrement fier d’une scène se déroulant à Chicago avec Led Zeppelin, où il dépeint une rencontre avec une mère célibataire et institutrice, offrant un portrait saisissant de la vie quotidienne. « Ça a capturé un sentiment. C’était réel, honnête et un peu triste », explique-t-il. Il salue également le souvenir de Ronnie Van Zant, le regretté leader de Lynyrd Skynyrd, estimant qu’il méritait une reconnaissance plus grande.
Le mémoire ne cache rien des moments plus sombres. Le réalisateur évoque longuement une confrontation avec Gregg Allman, qui, après un entretien sincère sur sa musique et la mort de son frère, l’accusa d’être un policier et confisqua ses bandes. Cette expérience, vécue à seulement 16 ans, l’a marqué profondément. « J’ai eu l’impression d’avoir découvert une blessure », confie Crowe, comparant la douleur de l’un à sa propre perte fraternelle.
Bob Dylan, Steve Miller et la controverse Jann Wenner
L’interview avec Bob Dylan pour le « Los Angeles Magazine » est décrite comme un ratage total, faute de réponses probantes. Des années plus tard, lors de la conception des notes de pochette pour le coffret « Biograph », Dylan s’est montré étonnamment loquace. « Qui est ce type ? », s’étonne Crowe, découvrant une facette plus ouverte de l’artiste.
Une autre rencontre marquante fut celle avec Steve Miller. Le musicien avait remis en question la légitimité du jeune journaliste à l’interviewer, remettant en cause sa compréhension de son œuvre. Crowe, mal à l’aise face aux regards de l’entourage de Miller, rédigea une note à Jann Wenner pour décliner le sujet, ce qui aurait été transmis à l’artiste.
À propos de l’éviction de Jann Wenner du conseil d’administration du Rock & Roll Hall of Fame, suite à des propos controversés sur le manque d’articulation de certains artistes noirs et féminins, Crowe opine que c’était « le vrai Jann ce jour-là ». Il estime que Wenner a su créer une atmosphère d’effervescence journalistique à une époque où peu d’endroits offraient une telle plateforme. Pour autant, il reconnaît la maladresse des propos et pense que Wenner les formulerait différemment aujourd’hui, surtout concernant Joni Mitchell, qu’il qualifie de « la plus articulée d’entre tous ».
La musique d’aujourd’hui et les maîtres de l’image
Interrogé sur la musique qui le fait se sentir vieux, Crowe cite le death metal mélodique de ses fils, tout en reconnaissant la puissance émotionnelle de groupes comme Sleep Token. Il reconnaît que ce style, paradoxalement, peut s’apparenter à de la musique d’auteur.
Enfin, le réalisateur rend hommage à Quentin Tarantino, qu’il considère comme un maître dans l’utilisation de la musique au cinéma, citant ses choix audacieux dans « Django Unchained » ou « Jackie Brown ». Il mentionne également Michael Angarano, un ancien acteur de « Presque célèbre », pour son film « Sacramento », où une obscure chanson de Ron Wood l’a particulièrement marqué, le poussant à vouloir « faire un autre film et montrer ses muscles ».