En 1971, à l’âge de 48 ans, la photographe américaine Diane Arbus mettait fin à ses jours. Son œuvre, loin d’être simplement tragique, dépeint une profonde aliénation, un regard singulier qui continue de fasciner et de questionner.
L’exposition « Diane Arbus: Sanctum Sanctorum », présentée à la galerie David Zwirner à Londres jusqu’au 20 décembre, offre un aperçu saisissant de cette vision unique. On y découvre des images qui défient les conventions, des portraits qui explorent les marges de la société avec une intensité déconcertante. Ces photographies ne cherchent pas le consensus, mais interrogent la nature même de l’humanité, ses fragilités et ses étrangetés.
L’une des pièces maîtresses, titrée « Une femme avec son bébé singe, NJ, 1971 », incarne cette approche. L’image, à première vue, pourrait évoquer une madone moderne. Pourtant, la maigreur de la mère, son visage émacié et l’enfant simiesque qu’elle serre dans ses bras transforment la scène en une parodie poignante. Arbus dénonce ainsi, avec une brutalité saisissante, une maternité désespérée, le reflet d’une vie qui échappe à tout sens. Un miroir de la propre détresse de l’artiste.
Le travail d’Arbus sur les identités de genre est également à l’honneur. Le portrait « Transsexuel à sa fête d’anniversaire, NYC, 1969 » la montre riant sur son lit, dans une chambre d’hôtel délabrée, entourée de ballons. Mais derrière cette apparente gaieté se cache une réalité macabre, décrite par la photographe elle-même : « Elle m’a appelée pour me dire que c’était sa fête d’anniversaire et me demander si je pouvais venir, et j’ai dit : ‘Quelle merveille’. C’était un hôtel sur Broadway et la 100e Rue… J’ai été dans des endroits assez horribles, mais le hall ressemblait vraiment à l’enfer. » L’ascenseur était en panne, l’obligeant à monter au quatrième étage, « en enjambant environ trois ou quatre personnes à chaque palier ». Une fois dans la chambre, la fête se résumait à elle, à la protagoniste, à une amie prostituée et son proxénète, ainsi qu’au gâteau. Arbus ne dépeint pas tant l’amitié que la pauvreté et la solitude de la vie de son amie, une vérité crue, sans fard.
Diane Arbus voyait en chacun un « freak » – terme qu’elle utilisait volontiers –, une approche qui incluait même un portrait de bébé, saisi dans sa chair informe, porteur potentiel de toutes les imperfections, un « né freak ». Ce regard pessimiste et désespéré a suscité des réactions vives, notamment celle de la critique Susan Sontag. Après la reconnaissance posthume d’Arbus lors d’une exposition au Museum of Modern Art de New York en 1972, Sontag dénonça dans un essai brillant son obsession pour la misère et la laideur, qualifiant son œuvre d’anti-humaniste.
Si Sontag avait raison sur la dimension morale de ces photographies, il est difficile de souscrire à l’idée que l’art doive impérativement être humain. Une vision forte et marquante suffit. Dans cette optique, Arbus partage une filiation avec des artistes comme Francis Bacon, Andy Warhol, Lucian Freud ou Velázquez, tous caractérisés par un regard désenchanté. Exprimer une personnalité sombre et dépressive dans son art n’est pas un échec, si l’œuvre qui en résulte est aussi obsédante et inoubliable que celle d’Arbus.
La force d’Arbus réside dans la véracité de son regard. L’auteur de ces lignes a eu l’occasion de croiser deux des personnes immortalisées par la photographe. Le souvenir de Norman Mailer, rencontré lors d’une soirée universitaire, le dépeint comme un homme bienveillant, un trait que l’on retrouve dans le portrait qu’en fait Arbus. Quant à Gerard Malanga, figure de la scène du Velvet Underground, elle capture sa splendeur sensuelle dans sa jeunesse.
Arbus n’était pas incapable de voir la beauté. Marcello Mastroianni détendu dans sa chambre d’hôtel ou une Mia Farrow quasi-nue et immaculée en témoignent. Cependant, ces clichés de célébrités, qu’un millier de photographes auraient pu réaliser, ne représentent pas ses œuvres les plus puissantes. C’est lorsqu’elle s’attache à photographier « les autres », ceux que l’objectif semble moins favoriser, qu’elle parvient à révéler une vision personnelle de la vie, certes grotesque et sombre, mais d’une singularité rare.
Prenons l’exemple du petit homme aux bras de sa grande dominatrice, trouvant peut-être en elle la seule source de bonheur, ou cette famille nudiste où une adolescente doit partager le mode de vie de ses parents. L’âge, également, est un sujet récurrent. Les portraits les plus cruels sont ceux de riches veuves âgées, que l’artiste recherchait avec autant d’assiduité que les nudistes. Elle capte la peau parcheminée sous les bijoux, comme dans le cas de Mrs T Charlton Henry en 1965, dont la main osseuse posée sur le fauteuil donne l’impression d’un cadavre. Difficile d’y trouver une once de positivité.
Diane Arbus possédait une sensibilité à la beauté, mais c’est la laideur omniprésente qui la tourmentait, qui griffait son âme. Elle débusquait chaque imperfection, chaque mauvaise coupe de cheveux, chaque visage en décomposition. Elle observait le petit singe touchant sa « mère » d’une main désespérée, ultime détail d’un amour tordu. Quelle monstruosité, quel génie.