Disneyland : La Genèse Hôtelière, un pari fou né de l’urgence
Au début des années 1950, Walt Disney se retrouve face à un dilemme colossal. Son rêve, « Le Plus Heureux des Endroits sur Terre », bat son plein à Anaheim, en plein cœur des orangeraies californiennes. Pourtant, une question cruelle le taraude : où logeront ses futurs visiteurs ? Faute de moyens, l’idée d’un hôtel à proximité du parc, pourtant crucial pour le succès, semble irréalisable.
Un ami influent pour un projet audacieux
Désespéré, Walt se tourne vers un vieil ami de l’industrie cinématographique, le producteur de télévision Jack Wrather. À l’époque, Wrather connaît une période faste grâce à ses succès télévisuels comme « Lassie » et « Le Cavalier Solitaire », et a judicieusement investi dans l’immobilier en Californie du Sud, notamment dans le pétrole et le gaz.
Sous couvert d’une consultation sur son projet, Walt invite Jack à visiter le chantier d’Anaheim. C’est là, au milieu des fondations naissantes, que la véritable intention de Walt se révèle : il a besoin du financement de Wrather pour construire un hôtel. L’idée d’un parc d’attractions de 17 millions de dollars, perdu au milieu des vergers, semble absurde à Jack, qui décline poliment.
Walt insiste, proposant une concession de 99 ans et même l’autorisation d’utiliser le nom Disney pour d’autres hôtels en Californie du Sud. Face aux larmes de Walt, Jack finit par céder, mais propose un motel modeste plutôt qu’un hôtel coûteux.
Du motel à l’emblématique hôtel Disneyland
Malgré un démarrage un peu chaotique, Disneyland, inauguré le 17 juillet 1955, devient un succès fulgurant. Le 5 octobre de la même année, le Disneyland Motel ouvre ses portes sur un site de 24 hectares, juste en face du parc, et connaît lui aussi une popularité grandissante. Jack Wrather transforme rapidement son motel en un complexe hôtelier de style, ajoutant trois imposantes tours – le Bonita, le Sierra et le Marina – portant le total des chambres à plus de 1 100, ainsi que des piscines spectaculaires et un centre de conventions.
Walt, reconnaissant pour le soutien indéfectible de Wrather dans un Hollywood sceptique, cherche constamment à lui témoigner sa gratitude.
Le Monorail, un pont de connexion coûteux mais précieux
En 1959, l’installation du système monorail Disneyland-Alweg, initialement limité à un tour dans Tomorrowland, ne satisfait pas Walt. Il souhaite que ce train offre un réel service. En 1961, il décide d’étendre la ligne jusqu’à l’hôtel Disneyland, permettant aux visiteurs de descendre pour faire du shopping et dîner sur place, avant de reprendre le trajet retour.
Walt investit des millions pour construire cette extension, sans jamais solliciter la participation financière de Jack Wrather. Seule une participation nominale pour l’entretien de la gare monorail de l’hôtel est demandée à la Wrather Corporation. Ce geste renforce considérablement l’attrait de l’hôtel, qui bénéficie d’un lien de transport direct et ultramoderne avec le parc, lui assurant le taux d’occupation le plus élevé du comté d’Orange.
Tant que Walt fut en vie, les relations entre Walt Disney Productions et la Wrather Corporation furent cordiales. Sa disparition en décembre 1966 marqua le début d’une période de tensions.
La bataille pour le contrôle de l’hôtel
Le cœur du problème résidait dans l’accord de 1955 : la concession de 99 ans du site de l’hôtel Disneyland et le droit exclusif d’utiliser le nom Disney pour les hôtels en Californie du Sud privaient la société Disney d’une source de revenus colossale jusqu’en 2054. Des millions de dollars générés par les visiteurs de Disneyland échappaient ainsi à la société.
Malgré les tentatives annuelles de la Walt Disney Company pour racheter le contrat, Jack Wrather refusait systématiquement. La situation évolue en juin 1984, lorsque le président de Disney, Ray Watson, aborde à nouveau le sujet. Wrather, affaibli par la maladie, semble alors disposé à négocier, mais décède en novembre 1984 avant que des discussions officielles n’aient lieu.
Michael Eisner et la reconquête
Avec l’arrivée de Michael Eisner et de sa nouvelle équipe dirigeante en 1984, l’objectif principal devient l’amélioration des performances financières. Eisner, souhaitant répliquer le succès des hôtels de Walt Disney World en Floride, découvre avec stupeur que Disney ne possède aucun hôtel à Anaheim, manque d’espace pour en construire de nouveaux, et que seule la Wrather Company détient les droits d’usage du nom Disney pour les hôtels de la région.
Sidéré, Eisner charge le directeur financier Gary Wilson de résoudre ce problème, peu importe le coût. Wilson apprend que Wrather était sur le point de vendre, et découvre que la Wrather Corporation, depuis la mort de Jack, traverse de graves difficultés financières, ayant déjà cédé des actifs importants.
Le raid de l’Industrial Equity et la riposte de Disney
Alors que Wilson envisage une offre de rachat, une firme néo-zélandaise, Industrial Equity, dirigée par le redoutable raider d’entreprise Ronald Brierley, acquiert 28 % de la Wrather Corporation et manifeste son intention d’en prendre le contrôle.
Sentant l’opportunité s’échapper, Wilson et son équipe rencontrent la direction de Wrather. Disney exprime sa désapprobation face à une éventuelle prise de contrôle étrangère et souligne que le contrat de maintenance du monorail sera bientôt renégocié, laissant entendre une augmentation drastique des coûts si le monorail devait bénéficier à un nouvel acquéreur. Cette menace implicite force la Wrather Corporation à entamer de sérieuses négociations de vente avec Disney.
Les discussions s’éternisent pendant des mois, Disney jugeant les demandes de Wrather excessives et Wrather considérant les offres de Disney dérisoires.
La victoire finale de la souris
En janvier 1989, après 34 ans de négociations intenses et un investissement total de 161 millions de dollars, la Walt Disney Company retrouve enfin la pleine propriété de l’hôtel Disneyland. La société s’empresse d’engager une rénovation de 35 millions de dollars pour remédier à la dégradation de l’établissement.
Ce succès permet surtout à Disney de reprendre le contrôle de son nom et d’envisager le développement de nouveaux hôtels en Californie du Sud. Cependant, Michael Eisner réalise que l’attractivité de Disneyland se limite à une journée. L’idée d’un deuxième parc à thème en Californie commence alors à germer dans son esprit, dans l’espoir de prolonger le séjour des visiteurs.
La naissance de l’ambition d’un nouveau parc
Eisner sollicite les Imagineers pour concevoir de nouveaux parcs en Californie. En un mois, ils présentent deux concepts audacieux : Westcot et Disney Seas. Les deux projets, bien que novateurs, s’avèrent extrêmement coûteux, avec des estimations initiales de 3 milliards de dollars chacun.
Pour financer ces entreprises ambitieuses, Disney cherche des partenaires externes. La rumeur d’un projet de « Port Disney » à Long Beach, incluant un port de croisières, des hôtels de luxe et un parc à thème, commence à circuler en mars 1990, suscitant l’enthousiasme à Long Beach et l’inquiétude à Anaheim. La ville d’Anaheim, frustrée par les limitations imposées par l’ancien accord avec Wrather, redouble d’efforts pour reconquérir l’intérêt de Disney.
La stratégie subtile de Disney : deux villes face à face
La Walt Disney Company orchestre un jeu de manipulation maître. En faisant miroiter un investissement d’un milliard de dollars, la société pousse Anaheim et Long Beach à se concurrencer pour obtenir le projet, chacune proposant des améliorations d’infrastructures publiques financées par la ville.
Pendant ce temps, les Imagineers travaillent sur Westcot, une version réinventée d’Epcot Center, conçue pour être une attraction majeure et un véritable resort à part entière, nécessitant plusieurs jours de visite. Les plans prévoient des hôtels intégrés au parc, offrant une immersion totale.
Les obstacles environnementaux et l’opposition des résidents locaux, soucieux de l’impact du projet sur leur quartier (notamment la construction d’une imposante structure de 300 pieds, soit environ 91 mètres, Spacestation Earth), commencent à sérieusement compromettre le projet Westcot.
L’abandon de Westcot et la naissance de California Adventure
Face à ces difficultés et aux déboires financiers d’Euro Disney, Michael Eisner décide de réduire l’ampleur du projet. Les plans de Westcot sont considérablement revus à la baisse, la structure iconique de Spacestation Earth étant remplacée par un simple mât.
Les problèmes persistants et la mauvaise presse poussent Eisner à confier à Paul Pressler, nouveau responsable du Disneyland Resort, la tâche de « faire disparaître » Westcot. La décision est officiellement annoncée à la veille du 40ème anniversaire de Disneyland.
Pressler et son équipe, cherchant à créer un parc secondaire abordable et rentable rapidement, élaborent alors le concept de Disney’s California Adventure (DCA). L’idée est de célébrer la Californie, recréant en miniature les attractions emblématiques de l’État.
Cependant, le projet DCA est mal engagé dès le départ, Pressler et Braverman optant pour la Disney Development Company (DDC) plutôt que les Imagineers pour la conception. Après une forte contestation des Imagineers, ces derniers sont finalement impliqués, mais les décisions initiales, axées sur la réduction des coûts et le recyclage d’attractions existantes, sèment les graines des critiques futures. L’incapacité du parc à offrir suffisamment d’attractions pour absorber le flux attendu de visiteurs inquiète les Imagineers les plus expérimentés.
Malgré les doutes, la Walt Disney Company lance officiellement Disney’s California Adventure le 8 février 2001, espérant qu’il deviendra un digne compagnon de Disneyland. L’histoire de sa conception, marquée par des rebondissements et des stratégies audacieuses, aura finalement été plus fascinante que le parc lui-même.