Publié le 2025-10-02 02:30:00. Les géants de la tech s’acquittent de sommes considérables pour régler des litiges avec Donald Trump suite à la suspension de leurs comptes, un revirement qui, s’il semble coûteux, leur offre paradoxalement une porte de sortie stratégique.
- YouTube a réglé un procès intenté par Donald Trump pour 24,5 millions de dollars après la suspension de sa chaîne suite aux événements du 6 janvier 2021.
- Meta et X ont également conclu des accords similaires, payant respectivement 25 millions et 10 millions de dollars. Ces règlements représentent un total de 59,5 millions de dollars versés par ces trois entreprises.
- Ces paiements, bien que conséquents, représentent une « erreur d’arrondi » pour ces firmes, qui cherchent à se défausser de leurs responsabilités en matière de modération de contenu.
La plateforme vidéo de Google, appartenant à Alphabet, a versé 24,5 millions de dollars pour clore une action en justice initiée par l’ancien président américain Donald Trump. La chaîne de ce dernier avait été suspendue six jours après l’émeute du 6 janvier 2021 au Capitole, YouTube invoquant alors des « préoccupations quant au potentiel de violence en cours ». Le compte de Trump a finalement été rétabli en mars 2023. Ce règlement prévoit que 22 millions de dollars iront au National Mall Trust, une organisation à but non lucratif. Pendant que la plupart des créateurs se satisfont d’une simple plaque de YouTube, Donald Trump bénéficie d’une contribution substantielle.
Cet accord s’inscrit dans une tendance plus large de grandes entreprises technologiques à céder face aux pressions de Donald Trump. Plus tôt cette année, Meta et X (anciennement Twitter) ont réglé des litiges similaires pour des sommes de 25 millions et 10 millions de dollars respectivement. Cumulés, ces trois géants de la tech ont déboursé 59,5 millions de dollars pour avoir appliqué leurs propres règles de modération. Amazon est également cité pour un accord estimé à 40 millions de dollars avec Melania Trump concernant un projet de documentaire. S’y ajoutent des contributions personnelles de dirigeants de la tech, dont Tim Cook d’Apple, qui a donné 1 million de dollars à l’un des fonds de campagne de Trump.
Pour ces mastodontes du numérique, ces sommes représentent une fraction minime de leurs revenus. YouTube, par exemple, a généré plus de 107 millions de dollars de revenus publicitaires chaque jour au dernier trimestre. Pourtant, ces règlements trahissent une profonde lâcheté et une volonté de se soustraire à leurs responsabilités. Plusieurs raisons peuvent expliquer ces concessions : une possible sympathie politique (« plié en rouge »), la crainte de nouvelles réglementations, ou encore la préservation de contrats gouvernementaux. Les dirigeants craignent également des représailles personnelles, comme l’a montré Donald Trump en accusant Mark Zuckerberg de complot contre lui lors de l’élection de 2020, menaçant le PDG de Meta d’une peine de prison à vie.
En réglant ces différends, ces entreprises valident implicitement leurs décisions de modération post-insurrection comme étant erronées. Elles suggèrent également que le gouvernement pourrait avoir un droit de regard sur le contenu autorisé sur des plateformes privées, une position juridiquement et éthiquement discutable, notamment au regard de la liberté d’expression.
Paradoxalement, ces accords offrent également une échappatoire. En réglant à l’amiable, les entreprises peuvent réduire leurs efforts de modération et se concentrer sur la distribution de contenu. Ces situations servent de prétexte pour adopter une approche plus laxiste, réaffirmant leur statut de simples plateformes et non d’éditeurs, ce qui renforce leur argumentation selon laquelle elles ne devraient pas être tenues responsables du contenu publié par leurs utilisateurs. Cette stratégie est menée tout en continuant à manipuler leurs algorithmes pour influencer ce que les utilisateurs voient.
C’est précisément ce que semblent faire Meta, X et YouTube. Mark Zuckerberg a annoncé un retour aux « racines de la liberté d’expression » pour Facebook et Instagram via un système de notes communautaires. Sous Elon Musk, X est devenu un espace où prolifèrent les discours suprémacistes blancs, la propagande nazie et les vidéos de meurtres. Bien que les notes communautaires aient pu se révéler utiles dans certains cas, leur cohérence et leur efficacité sont remises en question. Plus récemment, Alphabet a annoncé le rétablissement de comptes de créateurs bannis pour diffusion de désinformation électorale et sanitaire. L’entreprise a déclaré valoriser les voix conservatrices sur sa plateforme et reconnaître leur rôle dans le discours civique. Le New York Times a également rapporté que la plateforme pourrait assouplir ses règles de contenu si les vidéos sont jugées « dans l’intérêt public ».
Plusieurs facteurs expliquent cette évolution. D’une part, des croyances autrefois marginales, comme le vol de l’élection de 2020 ou la dangerosité des vaccins, sont devenues des piliers idéologiques de l’administration actuelle. Cette situation rend mal à l’aise une partie de l’élite de la Silicon Valley, qui avait pourtant été très active dans la lutte contre la désinformation pendant la pandémie et après les élections de 2020, une période marquée par une crise démocratique majeure.
D’autre part, les grandes plateformes technologiques ont longtemps peiné à gérer la modération de contenu. Facebook, à travers les décisions réactives et souvent contradictoires de Mark Zuckerberg, illustre cette difficulté. Initialement conçue comme une plateforme neutre, l’entreprise s’est retrouvée devant le Congrès à promettre de « sécuriser les élections ». Twitter, pendant les années 2010, a cherché un équilibre difficile entre un discours libéral maximaliste et la lutte contre le harcèlement. YouTube, malgré sa taille et son influence, a été moins souvent au centre de controverses de modération, mais nombre de ses décisions majeures, comme le retrait de milliers de vidéos d’exploitation d’enfants en 2017, ont été prises après des pressions médiatiques.
Pour mesurer l’ampleur du revirement, il suffit de rappeler les réactions post-6 janvier 2021. Sundar Pichai, PDG d’Alphabet, avait condamné fermement les « anarchie et violence » au Capitole, les qualifiant d’« antithèse de la démocratie ». Quatre ans plus tard, il se tenait aux côtés de Donald Trump pour son investiture. Mark Zuckerberg avait affirmé devant le Congrès que Facebook avait fait sa part pour « assurer l’intégrité de nos élections », tout en évoquant le discours de Trump appelant ses partisans à se rendre au Capitole. Il a également assisté à l’investiture de 2024. Twitter, à l’époque, avait qualifié l’insurrection d’« horrible » et justifié l’interdiction de Trump en invoquant le risque d’incitation à la violence.
Ces déclarations initiales, étonnamment claires et directes, reflétaient la gravité des événements. La justification de Twitter était particulièrement révélatrice en liant les actions sur la plateforme à un préjudice réel. En réglant leurs différends avec Trump, ces entreprises insinuent que ces réactions faisaient partie d’une sorte d’« hystérie collective ». En réalité, il s’agissait d’un moment rare de lucidité, une prise de conscience des conséquences de leurs actions et de leurs inactions.
La modération de contenu à l’échelle des grandes plateformes est une tâche monumentale, quasiment impossible. Elle requiert une surveillance constante, des ressources considérables et un ensemble de principes idéologiques rigides appliqués avec cohérence, même dans les cas les plus complexes. C’est un travail ingrat qui expose les modérateurs à des contenus difficiles. Il n’existe pas toujours de réponse évidente, mais c’est le prix de la gouvernance et de la responsabilité, inhérent à leurs missions déclarées : « organiser l’information mondiale », « connecter le monde » ou devenir la « place publique mondiale ». C’est précisément ce travail que ces entreprises cherchent à éviter.
Comme l’a écrit Sarah Wynn-Williams, ancienne employée de Facebook, dans ses mémoires : « plus ils acquièrent de pouvoir, moins ils sont responsables ». Ces mots résonnent particulièrement à l’ère Trump et illustrent la capitulation de la tech face à l’administration actuelle. L’attrait de Trump pour ses partisans réside en partie dans sa capacité à leur offrir une impunité et à vivre sans tenir compte des conséquences de leurs actes. C’est une invitation à devenir simultanément plus puissant et moins responsable.
Le virage des géants de la tech vers une attitude plus complaisante envers le mouvement MAGA est cynique, lâche et égoïste. Et pourtant, cela correspond parfaitement à leurs intérêts.