Publié le 2023-10-26 10:00:00. Loin de l’image stéréotypée véhiculée par Cléopâtre, l’histoire africaine regorge de femmes dirigeantes puissantes. Guerrières, diplomates et visionnaires, elles ont marqué de leur empreinte les royaumes et résisté aux invasions, façonnant le destin de leurs peuples bien avant l’émergence du féminisme moderne.
- Les Kandakes, reines guerrières de Koush, ont résisté à l’Empire romain.
- Nzinga de Ndongo et Matamba a mené une lutte acharnée contre la colonisation portugaise en Angola.
- L’armée féminine des Agoji du Dahomey a combattu avec bravoure, inspirant des récits épiques.
Lorsque l’on évoque les femmes leaders de l’Afrique antique, le nom de Cléopâtre VII, dernière pharaonne d’Égypte, vient immédiatement à l’esprit. Sa renommée, amplifiée par les arts et le cinéma, tend cependant à occulter une histoire bien plus vaste et riche de femmes qui ont exercé un pouvoir considérable. Le continent africain a vu éclore de nombreuses souveraines, stratèges militaires et bâtisseuses de nations dont l’héritage mérite d’être redécouvert.
L’Afrique a longtemps été le théâtre de femmes occupant le devant de la scène du leadership et de la résistance. Des guerrières de Koush qui défiaient Rome aux dirigeantes d’Angola confrontées aux colonisateurs portugais, en passant par l’impressionnante armée féminine du Dahomey immortalisée dans le film « La Femme du Roi », l’histoire de ces femmes remet en question les idées reçues et enrichit notre compréhension du passé africain.
Les Kandakes de Koush : les reines guerrières de Nubie
Au sud de l’Égypte, dans l’actuel Soudan, prospérait le royaume de Koush. De ses capitales, Napata puis Meroë, les souverains kouchites édifièrent un État puissant qui rivalisa avec l’Égypte pendant des siècles. Une caractéristique marquante de cette civilisation fut la prééminence de ses monarques féminines, connues sous le nom de Kandakes (ou Candaces). Ces reines royales ou mères de souverains détenaient un pouvoir politique et militaire réel.
Amanirenas (vers 40-10 av. J.-C.)
Parmi les Kandakes les plus célèbres figure Amanirenas, qui régna au premier siècle avant notre ère. À cette époque, Rome, sous le règne d’Auguste, avait conquis l’Égypte et cherchait à étendre son influence vers le sud, en Nubie. Amanirenas opposa une résistance farouche. L’écrivain classique Strabon fait référence à une « kandake à l’œil bandé » commandant ses troupes en personne, désignant quasi certainement cette reine.
Dans les premières phases du conflit, les forces nubiennes capturèrent plusieurs garnisons romaines et s’emparèrent de statues d’Auguste. Des archéologues ont plus tard mis au jour une tête en bronze d’Auguste, intentionnellement enfouie sous un escalier d’un temple méroïtique – un acte symbolique de défi puissant. Rome répliqua, mais les Kouchites réussirent à contenir les légions romaines. Vers 21/20 av. J.-C., un traité de paix fut signé, reconnaissant l’autonomie de Koush et le paiement d’un tribut – un résultat rare face aux frontières de l’Empire romain.
L’héritage des Kandakes
Amanirenas fut suivie par d’autres dirigeantes influentes, telles qu’Amanishakheto et Amannere. Ces reines firent construire des pyramides, des temples et des monuments à leur effigie. Leurs règnes démontrent que les reines nubiennes étaient des souveraines à part entière, gouvernant un empire qui anticipait les traditions africaines d’autorité féminine.
La Reine Nzinga et Matamba : résistance au colonialisme
Plus d’un millénaire plus tard, une autre femme africaine émergea en Afrique centrale : la reine Nzinga (1583-1663), du peuple Mbundu. Les XVIe et XVIIe siècles furent marqués par la volonté du Portugal de dominer les routes commerciales et d’esclaves en Angola. Contre cette expansion se dressa Nzinga, l’une des plus grandes stratèges de l’histoire africaine.
En 1622, agissant comme ambassadrice pour son frère, Nzinga négocia directement avec des représentants portugais à Luanda. Une anecdote célèbre, hautement symbolique, raconte que faute de chaise, elle fit agenouiller un de ses serviteurs pour qu’elle ne paraisse pas inférieure. Lorsque la guerre reprit, Nzinga succéda à son frère comme souveraine du Ndongo et dirigea plus tard Matamba, en faisant un refuge pour les esclaves et une base pour la guerre anti-coloniale. Elle s’allia également aux Néerlandais contre le Portugal.
Nzinga s’éteignit en 1663, après près de quatre décennies de règne. Aujourd’hui, elle est honorée en Angola comme un symbole d’indépendance et de résistance nationale.
Makeda, la reine de Saba : l’Afrique dans la tradition biblique
À la différence d’Amanirenas et de Nzinga, la figure de la reine de Saba se situe à la frontière de l’histoire et de la légende. Son histoire, ancrée dans les Écritures et la tradition africaine, relie le continent aux récits sacrés de l’ancien Proche-Orient.
Dans la Bible hébraïque (1 Rois 10 ; 2 Chroniques 9), la reine de Saba rend visite au roi Salomon, l’accompagnant de caravanes chargées d’or, d’épices et de bijoux. Dans les traditions juive, chrétienne et islamique ultérieures, elle devient une monarque d’une sagesse et d’une richesse immenses.
Dans l’épopée nationale éthiopienne, le Kebra Nagast (« Gloire des rois », XIVe siècle), elle est nommée Makeda et aurait donné à Salomon un fils, Ménélik Ier, fondateur de la dynastie salomonide. Les historiens modernes considèrent ce récit comme une légitimation médiévale plutôt qu’un événement vérifiable, mais il a profondément façonné l’identité éthiopienne en reliant la royauté africaine à une ascendance divine.
Les Agoji du Dahomey : l’armée féminine de l’Afrique
L’exemple le plus extraordinaire du militarisme féminin organisé est sans doute celui des Agoji, le corps d’élite féminin du royaume du Dahomey (actuel Bénin). Apparues au XVIIe siècle comme gardes royales, les Agoji devinrent une armée professionnelle comptant de quelques centaines à plusieurs milliers de membres.
Les observateurs européens les surnommèrent « Amazones » en raison de leurs compétences et de leur discipline. Elles combattirent lors de guerres d’expansion, puis lors de la défense contre l’invasion coloniale française.
Lors des guerres franco-dahoméennes (1890, 1892-1894), les troupes françaises furent confrontées à une bravoure extraordinaire de la part des Agoji. Le Dahomey devint un protectorat français en 1894, puis fut intégré à l’Afrique-Occidentale française en 1904. Des rapports de l’époque font état de pertes dévastatrices, avec plus de 50 survivantes sur un régiment de 1 200 femmes d’un régiment.
Les Agoji restent l’un des plus grands corps militaires entièrement féminins de l’histoire, inspirant des représentations modernes comme le film « La Femme du Roi » (2022).
Yaa Asantewaa : la reine mère guerrière Ashanti
À l’aube du XXe siècle, alors que la Grande-Bretagne étendait sa domination coloniale en Afrique de l’Ouest, Yaa Asantewaa (1840-1921) – reine mère d’Ejisu dans l’Empire Ashanti (actuel Ghana) – mena la résistance ultime de son peuple pour la souveraineté.
Lorsque le gouverneur britannique exigea en 1900 le sacré Tabouret d’Or, symbole de la nation Ashanti, Yaa Asantewaa rallia les chefs, déclarant que si les hommes ne combattaient pas, les femmes le feraient. Elle mena des milliers de personnes dans la Guerre du Tabouret d’Or, assiégeant le fort britannique à Kumasi.
Capturée en 1901 et exilée aux Seychelles, elle y décéda en 1921. Les Ashanti furent officiellement annexés en 1902, mais le Tabouret d’Or ne fut jamais rendu. Aujourd’hui, Yaa Asantewaa est un symbole de courage et de résistance anticoloniale.
Autres traditions de femmes guerrières
Au-delà de ces dirigeantes documentées, les traditions orales africaines conservent la mémoire de nombreuses autres femmes d’exception :
- Dans la légende somalienne, la reine Arawelo formait des femmes au combat et défia le patriarcat.
- En Afrique du Nord, la reine berbère historique Dihya (al-Kahina) mena une résistance au VIIe siècle face à la conquête arabe.
- Chez les Igbo, la Guerre des femmes d’Aba en 1929 mobilisa des milliers de femmes contre la fiscalité britannique.
- Dans la société Yoruba, l’institution des 21 Lolodè donnait une voix politique importante aux femmes d’élite.
Ensemble, ces exemples démontrent que le leadership féminin en Afrique englobait à la fois le commandement sur le champ de bataille et la gouvernance civile.
La vue d’ensemble
L’histoire du leadership et de la guerre menés par des femmes en Afrique remet en question l’idée que le pouvoir était exclusivement masculin. Elle a vu naître des reines souveraines telles qu’Amanirenas, Nzinga, Makeda et Yaa Asantewaa, ainsi que des armées féminines organisées comme les Agoji. Ces femmes ont excellé en politique, en stratégie militaire, en religion et en diplomatie.
Des reines nubiennes qui défiaient Rome aux monarques angolaises qui combattaient le Portugal, des guerrières du Dahomey à la reine mère Ashanti, ces dirigeantes africaines ont façonné des empires et défendu leur souveraineté bien avant que le féminisme moderne n’exprime des idéaux similaires.
Conclusion
La renommée de Cléopâtre est indéniable, mais elle n’était pas la seule reine d’Afrique. Amanirenas de Koush a contraint Rome à négocier sur un pied d’égalité. Nzinga d’Angola a résisté à la domination portugaise pendant des décennies. Makeda de Saba a lié l’Afrique au monde biblique. Les Agoji du Dahomey ont formé l’une des plus grandes armées féminines de l’histoire. Yaa Asantewaa des Ashanti a défié l’Empire britannique à son apogée.
Ensemble, ces femmes révèlent un continent où le pouvoir féminin était réel, durable et de portée mondiale. Regarder au-delà de Cléopâtre, c’est honorer tout le spectre des dirigeantes africaines – une histoire qui enrichit notre compréhension de l’Afrique et de l’humanité elle-même.
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