Clermont-Ferrand – Avant que le Bibendum ne devienne synonyme de gastronomie, l’entreprise auvergnate a révolutionné le paysage routier français. Grâce à une vision audacieuse des frères Michelin, plaques, bornes et panneaux ont jalonné nos routes, faisant de l’entreprise une pionnière incontestée de la signalisation. Marie-Claire Demain-Frackowiak, responsable des collections historiques de Michelin, nous éclaire sur cette aventure peu connue.
L’aube d’une nouvelle mobilité, un besoin de clarté
Au début du XXe siècle, l’automobile en était à ses balbutiements. En France, à peine 2 800 véhicules sillonnaient des routes loin d’être idéales, souvent non goudronnées. Si les cartes existaient, elles manquaient cruellement de repères au bord de la chaussée, sauf sur les grands axes. C’est dans ce contexte que les frères Michelin ont fait de la signalisation routière leur cheval de bataille, ambitionnant de jalonner l’intégralité du réseau routier français.
Du Guide Rouge au fléchage systématique : une synergie bien pensée
L’initiative s’inscrit dans une démarche plus large. Dès 1900, ils lancent le célèbre Guide rouge (qui n’inclura la gastronomie qu’en 1926) pour orienter les automobilistes. S’ensuivent, dès 1910, des cartes routières destinées à faciliter les déplacements. Mais les frères Michelin comprennent rapidement qu’il ne suffit pas de consulter une carte ; l’automobiliste doit pouvoir se repérer en un coup d’œil depuis son poste de conduite. Ils décident alors qu’il faut installer une signalisation claire et systématique le long des routes.
Convaincre l’État : un combat de longue haleine
La route vers la reconnaissance officielle fut longue et semée d’embûches. En 1912, un événement marquant se produit : le président de la République, Armand Fallières, est réputé avoir signé le livre d’or du stand Michelin au salon de l’Aéronautique. La légende veut qu’il ait en réalité paraphé la « Pétition pour le numérotage systématique des routes », un document porté par les frères Michelin et aujourd’hui conservé aux Archives nationales. Ce soutien présidentiel offrit aux frères un argument de poids pour faire pression sur le ministère de l’Intérieur, plaidant pour une cause qui prenait une dimension nationale. Il faut dire qu’André Michelin, fort de son expérience antérieure dans le service de cartographie du ministère, connaissait bien les lacunes des cartes routières de l’époque et le potentiel de nouvelles innovations, comme le pliage accordéon de leurs cartes, qui deviendra une de leurs signatures.
L’émergence des emblématiques bornes et panneaux Michelin
Malgré des aléas, dont la Première Guerre mondiale, le projet avance. En 1931, Michelin est officiellement homologué fabricant de signalisations routières. L’entreprise propose alors une gamme complète : panneaux, bornes kilométriques, la célèbre borne d’angle, et diverses plaques. Fabriqués à partir de béton et de lave émaillée, ces éléments, conçus pour être solides et réfléchissants, étaient proposés aux collectivités locales via un catalogue dédié. La qualité était telle que ces signalisations, garanties dix ans à l’époque, sont encore visibles sur nos routes aujourd’hui.
Un service d’itinéraires, précurseur des guides verts
Parallèlement, Michelin développe un service étonnant : le Bureau d’itinéraire, inauguré en 1908 à Paris. Ce service gratuit permettait aux automobilistes de demander des itinéraires personnalisés par téléphone, courrier ou carte pré-remplie. Face à son succès rapide et à la saturation du service, Michelin choisit de l’intégrer à ses publications, donnant naissance au premier guide régional, qui deviendra plus tard le Guide vert. Ce guide compilait les itinéraires demandés, marquant la fin progressive du Bureau d’itinéraire.
Du béton à l’écran : une continuité de valeur
Bien plus qu’un acte philanthropique, cette démarche était une stratégie commerciale avisée. Il s’agissait de promouvoir la marque Michelin et de créer une synergie entre ses différents produits, tous visant à faciliter la mobilité. Cette philosophie perdure aujourd’hui, comme en témoigne le site viamichelin.fr, perpétuant les mêmes valeurs de service et d’aide au déplacement.