Publié le 2025-10-17 07:03:00. L’accord de cessez-le-feu à Gaza, salué par Donald Trump comme le début d’une nouvelle phase, se heurte déjà à de sérieuses difficultés, mettant en lumière sa fragilité intrinsèque et les enjeux complexes qui pèsent sur sa réussite.
- La phase initiale de l’accord est loin d’être pleinement respectée, avec des violations persistantes de part et d’autre.
- La restitution des otages et des corps est entravée par la situation sur le terrain, tandis que des acteurs politiques cherchent activement à faire dérailler l’accord.
- La viabilité des phases futures dépend de la confiance mutuelle et de la capacité des parties à s’engager dans des concessions difficiles, notamment le désarmement du Hamas.
Moins de vingt-quatre heures après l’annonce du cessez-le-feu à Gaza, Donald Trump s’est hâté de déclarer le lancement de la « deuxième phase » de son plan. Une affirmation prometteuse, mais qui ne repose pour l’heure sur aucun fait concret. Sur le terrain, l’accord reste cantonné à sa première étape, marquée par des tensions palpables et des actions contradictoires.
Du côté israélien, l’armée s’est repliée sur ce qui a été désigné comme une «ligne jaune». Néanmoins, certains accès à la bande de Gaza demeurent sous contrôle et les menaces de réduire l’aide humanitaire fusent. Israël n’a par ailleurs pas hésité à recourir à des assassinats ciblés de Palestiniens pour dissuader toute tentative de franchissement de ses périmètres de sécurité.
Côté Hamas, la restitution de tous les corps des otages israéliens se fait attendre, en partie à cause des décombres qui recouvrent Gaza. Si Israël rappelle le retard accumulé, il est également en défaut concernant la restitution des corps palestiniens détenus par ses forces.
Cette situation, selon Ghaith Al-Omari, chercheur principal au Washington Institute et ancien conseiller de l’Autorité palestinienne, relève d’une «raison politique». Il explique que les parties « testent les limites de l’accord », une démarche certes typique des cessez-le-feu, mais particulièrement risquée. Il met en garde contre des acteurs au sein du Hamas et du leadership israélien qui « chercheront n’importe quelle excuse pour le faire dérailler ».
La fragilité de cet accord réside dans sa forte dépendance à la volonté des acteurs impliqués, chaque violation constituant une menace directe pour sa pérennité.
L’architecture même de l’accord est le reflet du style politique de Donald Trump, axé sur l’obtention de résultats immédiats. « Leur approche n’est autre que d’avancer chaque fois que cela est possible », souligne Ghaith Al-Omari. Il estime que le président américain espère capitaliser sur la dynamique du cessez-le-feu pour progresser sur d’autres fronts, tout en admettant que l’attente prolongée pour certains aspects de la première phase, comme la restitution des corps, pourrait nuire à cet élan.
Les difficultés actuelles illustrent comment des accords dépourvus de mécanismes de respect contraignants peuvent compromettre les plans les plus ambitieux. Si le cessez-le-feu a atténué une partie des souffrances des Gazaouis, les acteurs impliqués sont conscients que la trêve repose sur une «fondation fragile». Pour tous les experts consultés, la clé réside dans la « rapidité et l’efficacité ».
La première phase, sous surveillance
Le caractère provisoire de cette première phase représente la menace la plus immédiate. L’accord signé par Israël et le Hamas dépend de mesures susceptibles d’être violées à tout moment.
Les forces israéliennes ont cessé leurs opérations offensives, mais maintiennent des positions stratégiques et contrôlent toujours les entrées et sorties de Gaza. Pendant ce temps, le Hamas a profité du retrait israélien pour entamer la reprise du contrôle militaire de l’enclave. Moins de 24 heures après la signature de l’accord, le groupe a brutalement éliminé des membres de clans et tribus qui s’opposaient à sa volonté.
« L’un des problèmes les plus urgents [de la première phase] concerne autant les corps des otages israéliens toujours sous terre à Gaza que le mécontentement du Hamas face à la liste des prisonniers palestiniens libérés », observe l’historien militaire israélien et expert du Hamas, Guy Aviad. Il avertit que « ces problèmes devraient être résolus rapidement », car le groupe terroriste cherche à gagner du temps pour reconstituer son aile militaire et asseoir son contrôle total sur la bande de Gaza.
Les analogies historiques ne sont guère encourageantes. Les Accords d’Oslo ont déjà démontré que l’absence de mécanismes contraignants pour le respect des délais dynamitait le succès des plans. Entre 1993 et 2000, les deux parties ont violé « à de multiples reprises et en toute impunité » les trêves établies, dans un scénario dont les similitudes, à distance, sont nombreuses, y compris la présence de Benjamin Netanyahu en tant que Premier ministre d’Israël à l’époque.
« Face à Oslo, des signes positifs émergent déjà concernant le contrôle du cessez-le-feu, avec notamment 200 soldats américains à sa tête, en plus du rôle joué par les services de renseignement égyptiens », précise Al Omari. Il insiste : « Plus ce mécanisme sera opérationnel rapidement, plus la probabilité que le cessez-le-feu soit rompu sera faible ».
La première phase a peut-être débuté, mais les conditions de son passage à l’étape suivante restent floues. Aucune date n’a encore été fixée pour le retrait complet des forces israéliennes ni pour la création d’un gouvernement intérimaire à Gaza.
Comme le rappelle Jonathan Rynhold, associé de recherche principal au Centre Begin-Sadat d’études stratégiques de l’Université Bar-Ilan, « Israël ne se retirera pas tant que le Hamas ne sera pas désarmé, au moins au point où il ne pourra pas perturber ou contrôler un gouvernement palestinien de technocrates ».
« Si le Hamas retarde ou rejette cette proposition, les mesures mentionnées ci-dessus, y compris l’opération d’aide à grande échelle, seront appliquées dans les zones libres de terrorisme transférées par l’armée israélienne au FIS. Point 17 du plan Gaza »
Par ailleurs, l’expérience montre que les administrations temporaires, lorsqu’elles s’éternisent « sans horizon politique », deviennent des foyers de fragmentation et de violence. Gaza pourrait ainsi se transformer en une région ingouvernable, avec des « zones franches de terrorisme » contrôlées par la Force Internationale de Stabilisation (FIS) qui chevaucheraient des territoires en état de guerre. Un scénario que le point 17 de l’accord envisage déjà.
Les exigences pour une deuxième phase
La deuxième phase du plan proposé par Washington s’annonce comme la plus délicate, marquant le passage des promesses à des structures de sécurité concrètes.
Le principal obstacle reste le traditionnel « dilemme du prisonnier », caractérisé par une absence totale de confiance mutuelle, susceptible d’engendrer les pires issues. Guy Aviad rappelle qu’« au dernier accord, le Hamas avait souligné qu’Israël avait triché à plusieurs reprises », citant notamment la violation de l’accord humanitaire et le non-retrait du corridor de Philadelphie.
Sa viabilité est également conditionnée par l’engagement du Hamas à renoncer à la lutte armée. En abordant les prochaines étapes de l’accord, le groupe devra choisir entre sa propre survie en tant qu’organisation terroriste et l’avenir de Gaza ainsi qu’un hypothétique État palestinien.
« La FIS ne pourra désarmer le Hamas que si ce dernier le permet », observe Rynhold. « Et cela reviendrait essentiellement à détruire toute leur raison d’être, basée sur le recours au terrorisme », souligne-t-il.
La seule perspective d’un regroupement militaire du Hamas constitue un risque à ne pas négliger. Bien que Tel Aviv et Washington se targuent d’avoir vaincu la «terreur au Moyen-Orient», l’Iran maintient des voies d’approvisionnement en armes vers Gaza et la Cisjordanie. Il y a seulement quelques jours avant le cessez-le-feu, les forces de sécurité israéliennes ont déclaré avoir déjoué une tentative majeure de contrebande d’armes iraniennes à destination du territoire palestinien.
« S’il n’y a pas d’effort sérieux pour désarmer le Hamas, Trump considérera que le plan n’a pas été accepté », prévient Rynhold. Le président américain a d’ailleurs averti qu’il pourrait autoriser les forces israéliennes à reprendre les opérations à Gaza s’il estimait que le plan n’était pas respecté.
Même si le Hamas renonçait formellement au terrorisme, d’autres groupes restent en attente de déposer les armes. De plus, rien n’empêche de nombreux combattants du Hamas de faire défection vers des factions plus radicales, comme le Jihad islamique, compromettant ainsi toute tentative de stabilisation de l’enclave.
En matière de stabilité, la deuxième phase du plan prévoit une double structure gouvernementale source de tensions : un comité de transition technocratique pour la gestion locale, et un Peace Board (BoP) dirigé par Trump et l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair, doté de larges pouvoirs exécutifs.
Sa mise en œuvre impliquerait une réduction du contrôle politique et militaire du Hamas. L’organisation terroriste a accepté la première proposition, mais pas la seconde.
« Le Hamas est le principal dirigeant de la bande de Gaza, suffisamment fort pour combattre à nouveau Israël et les factions palestiniennes opposées. Je ne vois personne, dans un avenir proche, prendre le contrôle de l’enclave », assure Aviad.
La viabilité de la deuxième phase dépend de trois facteurs : l’engagement d’Israël à se retirer de Gaza, la volonté du Hamas de renoncer à ses armes, et la cohérence des États-Unis et de leurs alliés dans l’élaboration d’un cadre d’action crédible pour l’avenir de la Palestine. Si l’un de ces trois points n’est pas respecté, au moins dans un premier temps, « l’accord deviendra une question de survie et, très probablement, un conflit sera repris à l’avenir », reconnaît Rynhold.