Dans une époque où l’optimisation de soi règne en maître, Bangkok semble particulièrement touchée par une quête effrénée de productivité, transformant même les loisirs en une nouvelle to-do list. Cette tendance, exacerbée par un contexte économique ralenti, pousse les citadins à investir massivement dans le développement personnel, au risque de s’épuiser dans une course effrénée à l’amélioration.
La phrase « Je suis désolé, je ne peux pas venir aujourd’hui. Je suis coincé en réunion toute la journée » résonne fréquemment dans les conversations, qu’il s’agisse d’annuler un rendez-vous ou de justifier une absence. Si les professionnels sont effectivement souvent accaparés par leurs obligations, ce motif semble aussi être devenu un marqueur social de productivité. À Bangkok, les agendas électroniques débordent, synchronisés avec une multitude d’applications, jonglant entre les dîners prévus, les cours de tennis, les moments de détente programmés, le développement personnel et le « deep work » tant vanté.
Plusieurs semaines après avoir souligné l’émergence du bien-être comme une nouvelle forme de richesse, le prisme du « Good Life » révèle une aspiration profonde à l’équilibre vie pro-vie perso, filtre contemporain d’un existence enrichie. Nous nous efforçons d’être perpétuellement pressés, réglant des alarmes pour un bref entraînement cardio avant de tenir un journal, puis d’enchaîner avec la tâche suivante. Pour ceux qui n’occupent pas de postes traditionnels, cet engouement est encore plus prégnant. Nous vivons dans un état d’agitation constant, tout en consacrant temps et argent à des activités censées nous détendre.
L’ambition moderne a muté. Au-delà de la réussite professionnelle classique, elle se focalise sur l’auto-optimisation. La productivité est mesurée, chaque aspect de notre vie est optimisé, et notre progression est suivie sous la bannière de « l’amélioration personnelle ».
Submergé par l’entraide
Lors d’une récente visite au salon annuel du livre, organisé au Queen Sirikit National Convention Center, j’ai été immédiatement frappé par une marée de titres dédiés à l’auto-assistance et au développement personnel. Des variations sur le « Deep Work » aux guides pour « Gagner du temps », en passant par des ouvrages sur des techniques de prise de notes efficaces, les étals proposant ce type de contenu attiraient une foule nombreuse et avide.
Les discussions en ligne autour de cet événement ont d’ailleurs mis en lumière ces piles de livres sur l’auto-assistance et la productivité. La traduction de titres comme « Atomic Habits » ou « The Psychology of Money » est déjà en cours d’impression, laissant entendre qu’acquérir ces ouvrages suffirait à se sentir sur la bonne voie pour une vie meilleure. La demande de livres et de contenu dans ce domaine a visiblement évolué.
Comment expliquer, sinon, les centaines de milliers de vues sur des Reels montrant des routines matinales démarrant à 6 heures du matin ? Pour moi, ce salon du livre ressemblait à un véritable marché de l’ambition, où chacun cherche des méthodes pour gagner en efficacité et en polyvalence. Et cette surcharge d’informations ne se limite pas aux écrans et aux pages ; elle s’infiltre également dans nos AirPods via les podcasts sur Spotify. À quel moment décidons-nous que c’est tout simplement trop d’informations à assimiler ?
À un certain stade, l’auto-amélioration est devenue une composante routinière. Plus nous sommes occupés, plus nous investissons dans la détente et le bien-être, le tout s’intégrant dans le quotidien. Notre quête d’un équilibre productif se doit d’être mesurable et toujours laisser place à l’amélioration. N’est-ce pas là l’exact opposé du véritable bien-être ? À Bangkok, où les individus s’identifient souvent à travers leurs aspirations, qu’il s’agisse d’optimiser leur productivité matinale ou de pratiquer la pleine conscience, cette productivité quotidienne risque fort de devenir épuisante.
Gagner du temps de loisir
Si nous prenons du recul, les raisons pour lesquelles ces tendances rencontrent un tel écho à Bangkok résident dans la dynamique effervescente et l’élan qui caractérisent la ville. Le rythme effréné de cette quête de sommets, tels qu’une liste de tâches sans fin, est typique de toute capitale. Vivre tranquillement se mérite, tout comme un dîner décadent. « Je brûlerai ça demain », dit-on. Il est louable de suivre ses progrès et de se fixer des objectifs, mais il est parfois plus bénéfique de prendre une profonde inspiration et de faire simplement ce que l’on désire pendant un week-end.
Il convient de noter que le ralentissement économique de la Thaïlande a discrètement alimenté cet engouement récent pour l’auto-amélioration. Les données économiques parlent d’elles-mêmes, avec une prévision de croissance du PIB de seulement 2 % dans un contexte de tourisme en berne et de centres commerciaux rivalisant pour les mêmes groupes de consommateurs. De manière anecdotique, les gens réduisent leurs dépenses, ce qui a pu renforcer ce désir de s’améliorer.
Je dois admettre m’être moi-même retrouvé dans l’allée du développement personnel, parcourant un livre ou deux sur l’optimisation du temps, alors même que la réponse la plus évidente serait de simplement poser son téléphone. Cependant, cela m’a amené à réfléchir : si je continue à établir des listes et des programmes, je compte également faire de la place pour des promenades sans compter les pas, des siestes impromptues et des après-midis à ne rien faire. La belle vie est censée apporter du bien-être, et je pense que nous devrions, par moments, rechercher précisément ce niveau.