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A l’Opéra de Wallonie, Così fan tutte, soap opera dans une maison de poupées

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Publié le 19 octobre 2025. La nouvelle production de Così fan tutte à l’Opéra Royal de Wallonie, mise en scène par Vincent Dujardin, divise avec une approche contemporaine qui peine à convaincre, malgré des interprètes vocaux de qualité.

  • La mise en scène de Vincent Dujardin interprète Don Alfonso comme un maître de cérémonie d’une émission de téléréalité, une lecture qui simplifie à l’excès la complexité du livret de Da Ponte.
  • Les décors et éclairages renforcent une esthétique télévisuelle, évoquant des sitcoms des années 60, mais limitent l’espace scénique et la respiration psychologique nécessaire à l’œuvre.
  • La distribution vocale, bien que brillante individuellement, manque de cohésion d’ensemble, sauvant la production d’un naufrage total.

La saison de l’Opéra Royal de Wallonie, axée sur le thème « Être/Paraître », semblait trouver un écho parfait dans Così fan tutte, cette œuvre mozartienne où les âmes et les amours se reflètent dans un jeu de miroirs. Pourtant, cette nouvelle production, confiée à la mise en scène de Vincent Dujardin, déçoit par son univocité.

Dès l’ouverture, Don Alfonso s’approprie la scène, apparaissant comme le fil conducteur de cette trame amoureuse. Le metteur en scène semble osciller entre une relecture psychologique des désillusions d’un homme confronté à la vie, et une vision plus moderne où Don Alfonso serait l’animateur d’une téléréalité où les couples jouent avec le feu. C’est cette dernière interprétation, privilégiée, qui semble aplatir les nuances psychologiques et sociétales du livret original de Da Ponte.

Les décors de Leïla Fteita, bien qu’esthétiques et résolument orientés vers une imagerie télévisuelle, enferment l’action dans un espace restreint. Après une scène inaugurale dans un café napolitain traditionnel, l’intégralité de l’opéra se déroule dans une structure unique qualifiée de « maison de poupées » à taille humaine. Ce décor, avec son escalier monumental et ses chambres à l’étage, mélange grandeur et intimité, mais ses panneaux amovibles, évoquant tantôt un intérieur confiné, tantôt un jardin printanier, peinent à offrir l’espace nécessaire à l’expression des sentiments les plus secrets.

Les éclairages, qualifiés de « flashy et denses » par Bruno Ciulli, accentuent cette esthétique de comédie ou de sitcom américaine des années soixante. Cette impression est renforcée par les coiffures exagérées de Fiordiligi et Dorabella, ainsi que par leurs changements de tenues spectaculaires, qui semblent souligner une certaine superficialité. Le défilé de mode vestimentaire, passant de coupes pastel traditionnelles à des robes suggestives, puis à des tenues plus décontractées et enfin à des robes de mariée immaculées, contribue à cette lecture.

L’approche du metteur en scène, Vincent Dujardin, semble contredire ses propres intentions. Dans le programme, il évoque deux femmes « tout sauf naïves », présentées comme l’expression de « la force et de la fragilité à la fois ». Or, la mise en scène, qualifiée de « Reines d’un jour » mais prisonnières d’une esthétique factice, s’éloigne de ce credo artistique. La direction d’acteurs, particulièrement au second acte, oscille entre un « plombant statisme » et une agitation désordonnée. Seuls Don Alfonso et Despina semblent tirer leur épingle du jeu, tandis que les chœurs, déambulant sans but dans un décor somptuaire, paraissent égarés dans cette « comédie des faux-semblants ».

Même l’attitude décontractée, voire machiste, conférée à Guglielmo et Ferrando après leur déguisement, n’améliore pas la situation. L’opéra prend alors des allures de divertissement frivole, une simple farce sentimentale, un fragment de « feuilleton ». On pourrait même oser dire, face à cette absence d’ambiguïté et de profondeur, que Da Ponte est en quelque sorte assassiné dans cette lecture.

Heureusement, la distribution vocale, empreinte d’une « italianité » rayonnante, parvient à sauver la production. Bien que manquant d’une cohésion d’équipe plus poussée, chaque interprète brille individuellement, même si cela fragilise les duos et les grands ensembles.

Francesca Dotto campe une Fiordiligi à la fois somptueuse et sensible. Sa musicalité juste et son authenticité dramatique compensent un léger manque d’acuité dans les aigus, qui s’améliore au fil de la représentation. Son grand air du second acte atteint des sommets de vérité psychologique. La Dorabella de la mezzo-soprano Jose Maria Lo Monaco séduit par son timbre pulpeux, sa vocalité suggestive et son élégance charnelle, malgré quelques approximations rythmiques et vocales, notamment lors du duettino « Je vais prendre cette petite brune ».

Dans le rôle de Ferrando, le ténor Maxime Mironov, avec son timbre pur et son legato expressif, offre une leçon de style belcantiste, notamment dans ses airs « Une aura d’amour » et « Ah, je le vois ». Sa prestation est d’une grande acuité humaniste, bien que son style paraisse un peu plus guindé dans les ensembles. En revanche, Vittorio Prato, dans le rôle de Guglielmo, bien que vocalement solide, se montre musicalement plus approximatif, semblant ignorer les ambiguïtés du personnage.

Les chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie, malgré une présence scénique limitée par la mise en scène, réalisent une performance vocale impeccable, sous la direction de Denis Segond.

À la direction d’orchestre, Sieva Borzak dirige un Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie impliqué mais parfois rigide et prévisible. Le jeune chef, lauréat du Concours international de direction d’opéra, propose une direction sensible et lyrique, attentive aux chanteurs et aux nuances mozartiennes, mais se montre parfois trop prudent dans des moments clés, comme une ouverture manquant de l’éclat attendu. Si la lisibilité est assurée, il manque cette flamme et ce relief qui auraient dû galvaniser les enchaînements dramatiques.

Le continuo du pianiste Enrico Cicconofri, lors des nombreux récitatifs du premier acte, apparaît plus appliqué que théâtral.

En somme, une spiritualité plus hédoniste aurait pu compenser, à la fosse, l’aspect scénique unidimensionnel de cette mise en scène, certes humoristique. C’est dommage, car Così fan tutte n’avait pas été représenté à Liège depuis mai 2006, hormis un streaming en version concertante dirigé par Christophe Rousset en mai 2021.

Crédits photographiques : vue d’ensemble, les six protagonistes, Francesca Dotto et José Maria Lo Monaco, Francesca Dotto et Maxime Mironov, Marco Filippo Romano et Lavinia Bini © ORW-Liège/J.Berger

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