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Entretien – Sharon Bong

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Dans un monde en mutation rapide, marqué par l’essor de l’intelligence artificielle et l’urgence climatique, les études de genre, de sexualité et de religion en Asie du Sud-Est offrent un terrain fertile pour des recherches audacieuses. Sharon A. Bong, professeure à l’Université Monash de Malaisie, décortique ces enjeux complexes avec une approche alliant rigueur académique et engagement personnel.

Experte reconnue dans le domaine des études de genre, Sharon A. Bong, dont les travaux portent sur l’intersectionnalité des genres, des sexualités et des religions en Asie du Sud-Est, s’intéresse de près aux défis posés par l’intelligence artificielle et le changement climatique. Ces phénomènes, qui imprègnent aujourd’hui la quasi-totalité des recherches, sont au cœur des préoccupations des activistes intergénérationnels qu’elle étudie.

Son parcours académique témoigne d’une évolution constante de sa pensée. D’une approche initialement centrée sur les récits de droits des femmes naviguant au sein des religions, elle a élargi son champ d’investigation pour explorer la complexité des identités « queer » et religieuses, ainsi que les perspectives écoféministes confessionnelles. « Je m’identifie comme féministe et j’attribue ce point de vue à ma mère », explique-t-elle, soulignant l’influence durable de ce cadre théorique dans son parcours. La passion pour les études religieuses, peu commune pour une laïque catholique en Malaisie, l’a d’ailleurs amenée à créer en 2016 le premier programme de premier cycle en études de genre à l’Université Monash.

Dans son ouvrage La tension entre les droits des femmes et les religions : le cas de la Malaisie, Sharon A. Bong met en lumière le concept de « relativisme critique ». Il s’agit d’une approche pragmatique pour réconcilier les tensions entre les droits universels des femmes et les normes culturelles et religieuses spécifiques. Concrètement, cela implique de reconnaître que des choix tels que le port du hijab, par exemple, peuvent relever à la fois de l’exercice du droit fondamental à choisir pour la femme et de l’expression de sa piété religieuse. « L’adhésion à la valeur universelle des droits humains des femmes fait référence au fait que les femmes exercent le droit de choisir », précise-t-elle.

Elle critique également les fondements jugés trop laïcs du discours dominant sur les droits de l’homme, arguant que cette perspective limite notre compréhension et notre application des droits des femmes et des droits en matière de santé sexuelle et reproductive (SDSR) à l’échelle mondiale. Le « relativisme critique » est le fruit d’une analyse inductive des récits de militantes des droits humains qui cherchent à concilier droits et religions. « Imposer un cadre de droits peut sembler une approche moins compliquée, mais elle est beaucoup moins percutante et efficace, étant donné que de nombreuses décisions importantes […] sont substantiellement influencées par la culture, la tradition, les normes et les valeurs religieuses », observe la professeure.

Dans son chapitre « Activisme des femmes et féministe en Asie du Sud-Est », elle décrit comment l’activisme féministe dans la région parvient à « spiritualiser la politique et à politiser la spiritualité », particulièrement dans les luttes pour la justice de genre. Les militants utilisent alors les textes sacrés, tels que le Coran et la Bible, à travers des lectures queer ou herméneutiques, afin de proposer une acceptation radicale des personnes LGBTIQ+. Cette démarche, bien qu’affirmative, s’accompagne de vives réactions négatives, allant des discours de haine aux menaces de mort.

Sharon A. Bong souligne également que la religion est profondément ancrée dans les politiques et les cadres juridiques des États d’Asie du Sud-Est. Ces relations État-religion peuvent créer des défis spécifiques, notamment lorsque les lois criminalisent certaines pratiques sexuelles ou lorsque les interprétations religieuses biaisées soutiennent des subjectivités non hétéronormatives. Néanmoins, des opportunités émergent lorsque les acteurs sont disposés à trouver un terrain d’entente, par exemple en prolongeant l’éducation de base des filles avant le mariage pour lutter contre les mariages précoces.

Les mouvements féministes transnationaux peuvent d’ailleurs tirer des leçons précieuses de l’activisme en Asie du Sud-Est, notamment dans la navigation au sein de sociétés postcoloniales, religieuses et pluralistes. Il s’agit, selon elle, de « la décolonisation des discours hégémoniques qui entretiennent des divisions et des binaires ». L’objectif est de gérer la diversité tout en intégrant une éthique du soin et du respect. Le partenariat entre féministes sur un pied d’égalité, ainsi que le développement des connaissances à travers des expériences vécues, constituent des éléments clés pour répondre aux défis contemporains dans un monde de plus en plus divisé.

Dans Devenir queer et religieux en Malaisie et à Singapour, la professeure met en lumière les récits religieux queer, révélant des formes de résistance et d’appartenance que l’activisme LGBTQ+ traditionnel pourrait négliger. Elle invite à ne pas rejeter les récits d’appartenance queer qui émergent de positions conflictuelles. La quête d’espaces d’appartenance dans des États-nations conservateurs est complexe et nécessite un courage et une compassion accrus pour accompagner les personnes LGBTQ+ dans toute leur diversité. Il est essentiel, selon elle, d’accorder une légitimité à l’« asianité » dans l’homosexualité asiatique.

Pour les jeunes chercheurs en relations internationales, Sharon A. Bong prodigue un conseil simple mais puissant : « Suivez votre cœur dans vos activités et vos décisions de vie ». Elle évoque son propre parcours, il y a 22 ans, lorsqu’elle s’est engagée sur « la route la moins fréquentée », celle des études intersectionnelles sur les droits et les religions, une voie alors considérée comme rare, voire étrange. Pourtant, en restant fidèle à sa passion, elle a ouvert la voie à des opportunités insoupçonnées.

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