Publié le 2023-10-24. La Malaisie s’apprête à accueillir le sommet de l’ASEAN, un rendez-vous crucial pour redéfinir le rôle de l’Indo-Pacifique dans un monde en mutation, alors que les tensions géopolitiques s’intensifient et que les institutions mondiales peinent à répondre aux défis actuels.
La région Indo-Pacifique, cœur battant des puissances mondiales établies et émergentes, se positionne comme un épicentre géopolitique majeur du XXIe siècle. Cette zone, qui concentre la majorité de la population mondiale, génère 62 % du Produit Intérieur Brut (PIB) planétaire et assure près de la moitié des échanges commerciaux internationaux, est traversée par des voies maritimes stratégiques, telles que la mer de Chine méridionale, le détroit de Malacca, ainsi que les océans Indien et Pacifique.
Alors que la gouvernance mondiale était traditionnellement dominée par l’Occident, symbolisée par des institutions comme l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) basée à Genève et les Nations Unies à New York, l’innovation et le dynamisme économique se déplacent désormais résolument vers l’Est. L’Indo-Pacifique voit converger des développements essentiels dans les domaines du commerce, de l’énergie, de la sécurité et des chaînes d’approvisionnement, faisant de cette région un laboratoire d’initiatives nouvelles.
Cette convergence unique confère à l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) une position privilégiée pour agir en tant qu’intermédiaire neutre et de confiance. Le ministre malaisien des Affaires étrangères, Mohammad Hasan, a souligné lors de la dernière Assemblée générale de l’ONU en septembre :
« La mer de Chine méridionale ne doit pas être utilisée comme levier pour une compétition stratégique. L’Asie du Sud-Est et ses eaux sont devenues le théâtre de rivalités entre superpuissances. »
Mohammad Hasan, Ministre des Affaires étrangères de Malaisie
Il a rappelé que l’ASEAN n’est pas passive face aux menaces pesant sur la stabilité régionale et a affirmé le droit de l’Asie du Sud-Est à déterminer son propre avenir. Le sommet à venir se déroule dans un contexte de défiance envers les institutions mondiales, obligeant les mécanismes régionaux à combler les lacunes laissées par l’OMC et le Conseil de sécurité de l’ONU.
Le Premier ministre néo-zélandais, Christopher Luxon, a mis en lumière l’importance de cette période de transition pour les pays de taille plus modeste :
« Notre avenir réside réellement dans la région Indo-Pacifique. Le système international fondé sur des règles, qui a incroyablement bien servi les pays de l’ASEAN au cours des 70 ou 80 dernières années, est en train de s’effondrer. Ce que nous constatons de plus en plus, c’est que la force et le pouvoir comptent plus que les règles. »
Christopher Luxon, Premier ministre de Nouvelle-Zélande
Il a insisté sur le fait que des pays comme la Nouvelle-Zélande et la Malaisie ne peuvent se permettre l’inaction face à une compétition géopolitique accrue, voyant là une opportunité de réaffirmer le système fondé sur des règles. Luxon a également souligné le rôle essentiel de blocs comme l’ASEAN, l’Union Européenne (UE) et l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (CPTPP) dans le paysage de la coopération internationale.
Le sommet malaisien, prévu du 25 au 28 octobre, réunira des représentants de haut niveau, incluant notamment le président américain Donald Trump, le Premier ministre chinois Li Qiang, le Premier ministre italien Giorgio Meloni, ainsi que des délégations des pays des BRICS et BRICS+. Malgré les pressions récentes sur le modèle régionaliste de l’ASEAN, ce rendez-vous demeure une plateforme d’échange essentielle entre les grandes puissances rivales.
Placé sous le signe de l’inclusivité et de la durabilité, le sommet malaisien vise des résultats concrets, tels que le Sommet ASEAN-CCG-Chine, la Vision de la Communauté de l’ASEAN 2045, la création d’un Groupe de travail sur la géoéconomie de l’ASEAN, l’Accord-cadre sur l’économie numérique, et l’accueil du Timor-Leste au sein du bloc. Selon Asha Hemrajani de la S Rajaratnam School of International Studies de Singapour, le potentiel économique des économies numériques collectives de l’ASEAN pourrait atteindre 1 000 à 2 000 milliards de dollars américains une fois l’accord-cadre finalisé.
Nazir Razak, président du Conseil consultatif des entreprises de l’ASEAN, a rappelé l’importance historique de ce moment :
« Alors que le nouvel ordre mondial prend forme, la façon dont nous nous comporterons dans les prochaines années est plus cruciale que jamais. »
Nazir Razak, Président du Conseil consultatif des entreprises de l’ASEAN
Pour la Malaisie, l’accueil de ce 47e Sommet de l’ASEAN représente une opportunité de consolider la cohésion de la région Indo-Pacifique face aux turbulences mondiales. L’ASEAN s’affirme ainsi comme la plateforme d’engagement des grandes forces mondiales, dans une région où l’évolution des règles, ou leur absence, déterminera les dynamiques futures. Bien que peu probable de refondre la gouvernance mondiale, ce sommet mettra à l’épreuve la capacité de l’ASEAN à coordonner ses actions et à atténuer les risques dans un environnement international incertain. Dans une ère aux enjeux sans précédent pour la région, le maintien de la coopération au sein du bloc n’a jamais été aussi vital.