Publié le 2025-11-03 07:39:00. L’Ouzbékistan a saisi la 43e Conférence générale de l’UNESCO, qui se tient pour la première fois en Asie centrale, pour proposer une vision ambitieuse de la coopération internationale. Tachkent a dévoilé une série d’initiatives axées sur l’éducation, l’éthique de l’intelligence artificielle et la sauvegarde du patrimoine.
- Une vision réformatrice centrée sur la modernisation de l’éducation, le développement de l’éthique de l’IA, l’éducation aux médias, la protection du patrimoine et le leadership féminin.
- Des propositions concrètes incluent une plateforme pour l’éducation inclusive, une école modèle d’intelligence artificielle, un forum mondial sur l’éthique de l’IA, et un label « Capitale écologique de l’UNESCO ».
- Le choix de Samarcande, ville historique de savoir et d’échange, signale l’ambition de l’Ouzbékistan de renforcer son rôle sur la scène multilatérale culturelle et éducative.
La 43e Conférence générale de l’UNESCO a marqué un tournant historique en quittant Paris pour s’établir à Samarcande, en Ouzbékistan. Cette décision, la première en quarante ans à se tenir hors de la capitale française et la première en Asie centrale, souligne la volonté de l’organisation de repenser son rayonnement et ses priorités. Le président ouzbek, Shavkat Mirziyoyev, a profité de cette tribune pour présenter une feuille de route audacieuse visant à moderniser l’éducation, encadrer l’intelligence artificielle, renforcer la résilience face à la désinformation, préserver le patrimoine culturel et promouvoir l’égalité des genres.
Devant les représentants de 190 pays, le chef d’État ouzbek a détaillé une série de propositions visant à guider les futures actions de l’UNESCO. Parmi elles figurent une plateforme dédiée à l’éducation inclusive pour les enfants aux besoins spécifiques, la création d’une école modèle d’intelligence artificielle en Ouzbékistan, l’organisation d’un forum mondial sur l’éthique de l’IA, la mise sur pied d’un institut international pour le patrimoine numérique, d’une académie consacrée au leadership des femmes sous l’égide de l’UNESCO, et l’instauration d’un programme de « Capitale écologique de l’UNESCO » pour récompenser les villes pionnières en matière de politiques environnementales.
Audrey Azoulay, Directrice générale de l’UNESCO, a qualifié l’événement d' »historique », soulignant que Samarcande, carrefour culturel légendaire, offrait un décor particulièrement inspirant pour débattre de l’éducation, du patrimoine, de la science et de l’information.
Samarcande, un symbole pour un message fort
Le choix de Samarcande n’est pas anodin, comme l’a rappelé le président Mirziyoyev. Il s’agit d’un choix porteur de sens, ancré dans l’histoire scientifique et intellectuelle de la ville. Il a notamment évoqué l’observatoire de Mirzo-Ulugbek, dont les tables astronomiques ont servi de référence à des figures comme Copernic et Kepler. Ce lieu emblématique, selon le président ouzbek, témoigne de la « grande confiance des États membres de l’UNESCO dans les réformes à grande échelle mises en œuvre dans le nouvel Ouzbékistan ».
Dans un contexte mondial marqué par des tensions géopolitiques et des conflits qui menacent le patrimoine culturel et accentuent les inégalités d’accès à la technologie et à l’éducation, le président Mirziyoyev a appelé à renforcer le rôle de l’UNESCO en tant que plateforme de « coopération constructive ».
Un programme axé sur l’éducation, la technologie et le patrimoine
Les initiatives proposées par Tachkent touchent des domaines clés. Sur le plan éducatif, l’Ouzbékistan entend promouvoir un mécanisme mondial pour l’éducation inclusive, lancer une « école d’intelligence artificielle » pilote et organiser un forum international sur l’éthique de l’IA. Un sommet mondial sur la formation professionnelle est également envisagé pour doter les jeunes de compétences numériques et créatives.
La préservation du patrimoine culturel est également au cœur des propositions, avec la création d’une Journée internationale du patrimoine documentaire le 19 novembre, le développement d’un Institut international pour le patrimoine numérique afin de faciliter l’accès aux manuscrits et archives, et la promotion du programme « Mémoire du monde » de l’UNESCO.
L’égalité des sexes est une priorité affichée, matérialisée par la création d’une Académie de l’UNESCO dédiée au leadership féminin et l’organisation d’un Forum mondial des femmes dirigeantes dans les domaines de l’éducation, de la culture et de la science à Samarcande.
Face aux enjeux climatiques, l’Ouzbékistan propose l’initiative « Capitale écologique de l’UNESCO » pour récompenser les villes respectant des normes environnementales strictes. Un symposium à Khiva traitera également de la protection du patrimoine face au changement climatique.
Pour contrer les dérives de la désinformation en ligne, une stratégie d’éducation aux médias et à l’information sera déployée, accompagnée d’un festival international de contenus culturels destinés aux enfants.
D’autres événements marqueront cette conférence, tels qu’une biennale d’art contemporain à Boukhara, l’ouverture d’un centre régional pour l’éducation de la petite enfance à Tachkent, la remise du prix UNESCO-Ouzbékistan Beruni, et un forum sur l’intelligence artificielle dans les musées. L’Ouzbékistan s’engagera également dans la Convention mondiale sur la reconnaissance des qualifications dans l’enseignement supérieur.
La coopération multilatérale sous les projecteurs
Pour les responsables de l’UNESCO, cette semaine à Samarcande revêt une double importance : symbolique et concrète. Audrey Azoulay a souligné auprès d’Euronews que cet événement illustre la volonté de l’Ouzbékistan de s’ancrer dans le dialogue mondial.
« Les gens sont venus de toutes les régions pour discuter du patrimoine culturel, de la coopération dans le domaine de l’eau, de l’éducation et de l’intelligence artificielle. C’est un endroit où les idées ont toujours voyagé, et c’est important dans le contexte actuel. »
Audrey Azoulay, Directrice générale de l’UNESCO
Matthieu Guével, directeur de la communication de l’UNESCO, a mis en avant les retombées pratiques.
« Lorsque 194 États membres s’assoient à la même table et s’accordent sur des normes, qu’il s’agisse de l’éthique des neurotechnologies ou de la reconstruction de Mossoul, ce n’est pas symbolique. Cela montre que la coopération internationale peut encore porter ses fruits. »
Matthieu Guével, Directeur de la communication de l’UNESCO
Tawfik Jelassi, sous-directeur général pour la communication et l’information, estime que la réunion dessinera les contours de la prochaine décennie pour l’UNESCO.
« Cette session confirme la stratégie et le budget, mais aussi la manière dont l’organisation s’adapte aux nouvelles connaissances, aux nouveaux risques et aux nouvelles opportunités. Samarcande incarne ces thèmes. »
Tawfik Jelassi, Sous-directeur général pour la communication et l’information de l’UNESCO
Perspectives régionales et des États membres
Du côté de l’Asie centrale, Zhanna Arshaymenova, secrétaire générale de la Commission nationale du Kazakhstan pour l’UNESCO, salue une réussite collective.
« Nous considérons qu’il s’agit d’un succès pour notre région. Le Kazakhstan et l’Ouzbékistan collaborent sur les candidatures au patrimoine mondial et au patrimoine immatériel parce que nous partageons des racines et des responsabilités culturelles. »
Zhanna Arshaymenova, Secrétaire générale de la Commission nationale du Kazakhstan pour l’UNESCO
La ministre norvégienne de l’Éducation, Karin Nessa Norton, a mis l’accent sur l’importance de l’éducation de la petite enfance et de la responsabilité numérique.
« L’éducation pour tous, en particulier pour les filles, reste essentielle. Nous avons besoin d’une numérisation centrée sur l’humain et des compétences nécessaires pour reconnaître la désinformation et les contenus préjudiciables. »
Karin Nessa Norton, Ministre de l’Éducation de Norvège
La ministre géorgienne des Affaires étrangères, Maka Bochorishvili, a souligné la valeur diplomatique de la culture.
« Pour les pays riches en histoire, protéger le patrimoine culturel et le relier aux défis modernes est une priorité. Ce forum est l’occasion d’approfondir cette conversation. »
Maka Bochorishvili, Ministre des Affaires étrangères de Géorgie
Gayane Umerova, présidente de la Fondation pour le développement de l’art et de la culture de l’Ouzbékistan, a rappelé les efforts déployés pour accueillir l’UNESCO à Samarcande.
« L’objectif était de positionner l’Ouzbékistan comme un partenaire sérieux dans les domaines de la culture, de la science et de l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, nous constatons un réel intérêt pour la coopération dans les domaines des médias, de la technologie et du patrimoine. »
Gayane Umerova, Présidente de la Fondation pour le développement de l’art et de la culture de l’Ouzbékistan
Le président serbe, Aleksandar Vučić, a salué le changement de localisation de la conférence.
« C’est une grande expérience d’avoir cette réunion ici, en dehors de Paris. J’espère que ce modèle se poursuivra. »
Aleksandar Vučić, Président de Serbie
Khaled al-Anani, haut fonctionnaire de l’UNESCO, a ajouté que « les États membres attendent de l’UNESCO qu’elle relève les défis émergents sans perdre de vue le travail de base : les normes, le renforcement des capacités et les solutions enracinées dans la coopération. »
L’enjeu pour l’Ouzbékistan
Ces dernières années, l’Ouzbékistan a intensifié son engagement auprès de l’UNESCO. Le pays a vu l’ajout du corridor Zarafshan-Karakum à la liste du patrimoine mondial, a œuvré à la sauvegarde de traditions immatérielles telles que le Shashmaqom et le Lazgi, a instauré des chaires UNESCO et a restauré des sites patrimoniaux conformément aux normes internationales. Accueillir cette conférence marque une étape majeure dans la stratégie de politique étrangère de Tachkent, axée sur la culture, l’éducation et la transformation numérique. Pour le président Mirziyoyev, il s’agit de faire dialoguer l’héritage historique de Samarcande avec les exigences du monde contemporain, car « la connaissance, la créativité et le dialogue sont les moteurs du développement ».
La voie à suivre
Si les délégués parviennent à faire avancer les travaux de l’UNESCO sur l’éthique de l’IA, notamment dans le domaine des neurotechnologies, à adopter un critère pour le label « Capitale écologique de l’UNESCO », et à jeter les bases d’un cadre mondial pour l’éducation aux médias, Samarcande aura marqué l’histoire bien au-delà d’une simple cérémonie. Pour l’UNESCO, cette conférence est une opportunité de réaffirmer la nécessité de la coopération face aux défis actuels. Pour l’Ouzbékistan, c’est l’occasion de démontrer comment les réformes internes et l’engagement international peuvent se renforcer mutuellement, que ce soit dans les salles de classe, les musées, les archives ou les laboratoires.