Alors que le monde retient son souffle face à la montée d’une nouvelle puissance autoritaire dans le Pacifique occidental, un écho du passé résonne : l’Amérique doit redevenir l’« arsenal de la démocratie » pour prévenir une guerre dévastatrice.
Il y a 85 ans, en 1940, alors que l’Allemagne nazie étendait son emprise sur l’Europe, le président Franklin D. Roosevelt avait sonné l’alarme : les États-Unis ne pouvaient plus se draper dans l’ignorance face à la tempête qui s’annonçait. Pour protéger son sol, la nation devait devenir le « grand arsenal de la démocratie ».
Aujourd’hui, le scénario semble se rejouer, non sans différences notables. Une nouvelle puissance autocratique, la Chine, mène le plus grand réarmement militaire depuis la Seconde Guerre mondiale. Si elle n’est pas le Troisième Reich, Pékin nourrit une ambition hégémonique sur l’une des régions les plus dynamiques du globe et cherche à redessiner l’ordre mondial à son avantage, au détriment des États-Unis.
Au cœur de cette tension croissante, Taïwan représente le point de friction le plus probable, le déclencheur potentiel d’un conflit aux enjeux bien plus vastes que la seule île. Pour garantir sa sécurité et préserver sa position stratégique en Asie, l’Amérique doit impérativement développer une stratégie de dissuasion efficace, visant à éviter une guerre aux conséquences potentiellement cataclysmiques et à maintenir une paix respectueuse avec la Chine.
L’arsenal industriel, pilier de la dissuasion
La pierre angulaire de cet objectif est la reconstruction de la puissance industrielle et militaire américaine. La dissuasion est un système complexe, dont la capacité industrielle est un maillon essentiel, au même titre que la technologie, la coordination des alliances et un leadership affirmé.
Les scénarios autour de Taïwan sont multiples et inquiétants : d’un blocus naval ou d’une « quarantaine » par les garde-côtes chinois, à des attaques ciblées sur les îles périphériques, jusqu’à une invasion à grande échelle menaçant directement les États-Unis. Pékin pourrait combiner ces approches ou les dérouler séquentiellement. Les États-Unis doivent se préparer à chaque éventualité.
Dans les cas de blocus et de quarantaine, les leviers juridiques et la coercition économique pourraient jouer un rôle majeur, aux côtés de la puissance aéronavale. Cependant, si le président chinois Xi Jinping cherche à tester les limites de la détermination américaine et taïwanaise, les manœuvres diplomatiques sophistiquées et les pressions économiques ne suffiront pas à remplacer une dissuasion militaire robuste.
Xi Jinping prépare la guerre
Pékin rêve sans doute d’annexer Taïwan et d’établir sa suprématie mondiale sans avoir à affronter directement les États-Unis. Pourtant, Xi Jinping se prépare ouvertement à un tel conflit. En mai 2023, il déclarait devant la Commission de sécurité nationale : « Nous devons adhérer à une réflexion fondée sur les résultats et à la réflexion sur le pire des cas ». Le navire d’État chinois doit être prêt à affronter « des vents violents, des eaux agitées et même des tempêtes dangereuses ».
Selon les informations de William Burns, ancien directeur de la CIA, Xi Jinping aurait instruit l’Armée populaire de libération (APL) de se tenir prête à intervenir militairement pour s’emparer de Taïwan d’ici 2027. La Chine accumule, plus largement, des matières premières et des composants essentiels à une guerre prolongée, démontrant sa préparation à un conflit d’envergure.
Le risque d’une réaction en chaîne dévastatrice
La prévention d’un conflit avec la Chine représente la voie la plus sûre, la moins coûteuse et la plus durable pour assurer la sécurité et la stabilité dans l’hémisphère occidental. C’est pourquoi elle doit devenir la priorité stratégique absolue des États-Unis.
Dès 1950, le général Douglas MacArthur avait identifié la première chaîne d’îles, de l’archipel japonais à l’Asie du Sud-Est, comme un élément clé d’une stratégie de défense. Taïwan, qualifié par MacArthur de « porte-avions insubmersible », en est une pièce maîtresse. Si l’île tombait sous contrôle chinois, l’APL jouirait d’une bien plus grande facilité pour projeter sa puissance dans le Pacifique occidental, menaçant le territoire américain, à l’instar de ce que le Japon avait fait en 1941.
La chute de Taïwan compromettrait gravement la capacité des États-Unis à défendre leurs alliés régionaux comme le Japon et les Philippines, érodant la crédibilité des garanties de sécurité américaines. Les petits pays de la région seraient contraints de plier aux diktats de Pékin. Séoul et Tokyo, craignant un désengagement américain, pourraient être tentés de développer leurs propres arsenaux nucléaires, déclenchant une cascade de conséquences désastreuses pour les intérêts américains dans le monde entier.
Taïwan, épicentre économique et technologique
La mondialisation économique a conféré à Taïwan une importance que MacArthur n’aurait pu imaginer. Une crise autour de l’île pourrait entraîner la destruction de son industrie des semi-conducteurs, provoquant une débâcle boursière et la perte de millions d’emplois aux États-Unis. Si la Chine parvenait à s’emparer intacte des usines de fabrication de puces, elle disposerait d’un avantage technologique considérable, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle, privant les Occidentaux de leur puissance de calcul.
Certes, la Chine subirait également de lourdes pertes économiques en cas de conflit. Cependant, l’objectif primordial pour les États-Unis doit être d’éviter la guerre et de préserver une paix digne.
Renforcer la dissuasion par la puissance industrielle
Pour persuader Xi Jinping que les coûts et les risques d’une guerre avec les États-Unis l’emporteraient sur tout bénéfice potentiel, Washington doit démontrer sa capacité à neutraliser les forces aériennes et navales chinoises. Taïwan, le Japon et la Corée du Sud doivent eux-mêmes renforcer leurs défenses et leur résilience.
Mais au-delà de la simple capacité opérationnelle – systèmes, technologies et tactiques – les États-Unis doivent aussi retrouver leur capacité industrielle. L’ampleur et l’endurance nécessaires pour soutenir des opérations à long terme, déployer des forces dans de multiples théâtres et faire face à des conflits simultanés exigent une base industrielle solide. Démocrates comme républicains reconnaissent l’impératif de revitaliser le dynamisme industriel américain. Il est crucial d’aligner ces politiques sur les besoins les plus pressants de la sécurité nationale.
Washington doit rompre avec le statu quo. Depuis deux décennies, la Chine a orchestré le plus important réarmement militaire de l’après-guerre, développant une force capable de perturber les opérations américaines et de frapper des cibles sur le continent américain, soutenue par une imposante base industrielle de défense.
Si des progrès sont observés dans la réponse du ministère de la Défense, le rythme est insuffisant. Au cours de la prochaine décennie, le Pentagone devra impérativement améliorer sa coordination avec l’industrie américaine et ses alliés, tout en accélérant les réformes pour une dépense publique plus efficace.
La volonté politique, moteur de la préservation de la dissuasion
La préservation de la dissuasion ne dépend pas uniquement des financements ; elle repose avant tout sur la volonté politique. Les principales démocraties mondiales doivent resserrer leurs liens et partager le fardeau de la prévention d’une guerre avec la Chine. Ce partenariat ne peut émerger spontanément ; il nécessite un leadership américain fort.
Un mandat clair, émanant du Président et du Congrès, est indispensable pour lancer un effort massif de revitalisation industrielle visant à renforcer la dissuasion. Ce mandat politique implique de définir un consensus sur les capacités spécifiques à développer pour dissuader et, si nécessaire, vaincre la Chine, et d’engager un dialogue honnête avec le public sur les compromis nécessaires.
Comme le rappelait Franklin Roosevelt lors de sa célèbre allocution radiophonique du 29 décembre 1940 : « Notre politique nationale n’est pas dirigée vers la guerre. Son seul but est de maintenir la guerre loin de notre pays et de notre peuple. » Pour y parvenir, « Nous devons avoir plus de navires, plus d’armes, plus d’avions – plus de tout. Et cela ne peut être accompli que si nous abandonnons la notion de « statu quo ». »