Publié le 7 février 2026 08h12. Des suppressions massives d’emplois ont frappé le Washington Post, suscitant l’inquiétude quant à l’avenir de l’institution journalistique et interrogeant sur la stratégie de son propriétaire, Jeff Bezos.
- Plus de 300 employés du Washington Post ont été licenciés, représentant environ un tiers de ses effectifs.
- Les coupes budgétaires touchent divers secteurs, notamment les bureaux étrangers, le sport, les livres et la photographie.
- La décision de Jeff Bezos, propriétaire du journal, est critiquée, certains y voyant un affaiblissement de la presse indépendante.
Le paysage médiatique américain a été secoué mercredi par l’annonce de suppressions d’emplois massives au Washington Post. L’édifice emblématique, dominant le centre-ville de Washington avec ses deux tours hexagonales dorées, semble soudainement plus vulnérable. Si Donald Trump se targue d’avoir éradiqué la criminalité dans la capitale, cet événement a été perçu par de nombreux Washingtoniens comme une attaque contre une institution chérie. Le magazine The Atlantic a même titré : « Le meurtre du Washington Post ».
L’annonce de ces coupes budgétaires n’était pas une surprise, mais l’ampleur et la brutalité de la décision ont pris de court de nombreux observateurs. 300 employés, soit un tiers de l’effectif, ont été informés de leur licenciement par un message impersonnel, formulé dans le jargon corporatif habituel. Des départements entiers ont été supprimés, laissant des journalistes expérimentés sur le carreau.
Parmi les victimes, on compte des journalistes ayant rejoint le journal il y a quelques mois seulement, mais aussi des figures emblématiques comme Martin Weil, un vétéran de soixante ans qui était en service le soir du 6 juin 1972, lorsque les premiers signaux de l’affaire du Watergate ont été interceptés par la police.
Lizzie Johnson, correspondante du Washington Post à Kiev, avait récemment décrit sur X (anciennement Twitter) les difficultés de son travail en temps de guerre :
« Se réveiller sans électricité, sans chauffage ni eau courante. Mais le travail à Kiev continue. Se réchauffer dans la voiture, écrire au crayon, l’encre du stylo se fige, avec une lampe frontale. Malgré la difficulté de ce travail, je suis fière d’être correspondante à l’étranger du Washington Post. »
Lizzie Johnson, correspondante du Washington Post
Mercredi, elle a publié une mise à jour poignante :
« Je viens d’être licenciée par le Washington Post au milieu d’une zone de guerre. Je n’ai pas de mots. Je suis dévastée. »
Lizzie Johnson, correspondante du Washington Post
Peter Finn, rédacteur international du Post, originaire de Roscommon, a demandé à être exclu des projets futurs, préférant quitter le journal avec ses collègues correspondants étrangers.
La nouvelle a suscité une vague d’émotion, allant de la sympathie à la colère, parmi les anciens employés et les lecteurs du Post. Sur les réseaux sociaux, on a également assisté à des manifestations de joie et de haine, certains dénonçant le « narcissisme » des médias d’élite et d’autres y voyant une juste récompense pour un journal jugé trop favorable à la gauche.
Au-delà des débats idéologiques, c’est le chagrin face à la disparition d’une institution journalistique de premier plan qui domine. Le Washington Post est intimement lié à l’affaire du Watergate, qui a conduit à la démission de Richard Nixon en 1974. Les révélations du journal ont marqué un tournant dans l’histoire politique américaine et ont contribué à forger sa réputation de défenseur de la démocratie. La devise du Post, « La démocratie meurt dans les ténèbres », résonne particulièrement fort en cette période de remise en question.
Dans un contexte où l’administration actuelle est accusée de porter atteinte aux normes démocratiques, Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde et propriétaire du Post, est au centre des critiques. Récemment, il a reçu le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth lors d’une visite de Blue Origin, sa société spatiale, pour discuter de futurs partenariats avec le gouvernement. Cette rencontre a soulevé des questions sur les liens entre Bezos et le pouvoir politique.
Des sources internes rapportent que l’attitude de Bezos envers le Post a évolué depuis son acquisition en 2013. Initialement attentif et généreux, il semble s’être désintéressé du journal, réduisant les budgets et limitant son implication. Le Post a connu une période de prospérité pendant le mandat de Donald Trump, avec une forte augmentation du nombre d’abonnements et de ses revenus. Ironiquement, cette croissance s’est inversée après l’élection de Joe Biden.
Le recrutement de Will Lewis comme éditeur a également été mal accueilli par les salariés, qui craignent une orientation plus conservatrice du journal. Des chroniqueurs d’opinion ont démissionné ou ont été remplacés, modifiant le ton et la ligne éditoriale du Post.
De nombreux lecteurs ont annoncé leur intention d’annuler leur abonnement, ce qui pourrait aggraver la situation financière du journal et mettre en péril les 600 employés restants. L’avenir du Washington Post est incertain, et son sort soulève des questions fondamentales sur l’avenir du journalisme indépendant aux États-Unis.
Certains estiment que Bezos a simplement perdu tout intérêt pour son « jouet de prestige ». D’autres pensent qu’il cherche à s’attirer les faveurs de Donald Trump en lui offrant une version affaiblie et plus conciliante du Post. Quoi qu’il en soit, l’histoire retiendra que Bezos n’a pas su préserver l’héritage d’une institution qui a joué un rôle crucial dans la vie démocratique américaine.
Bezos avait déclaré après avoir acquis le Post :
« Les valeurs du Post n’ont pas besoin de changer. Le devoir du journal demeurera envers ses lecteurs et non envers les intérêts privés de ses propriétaires. Nous continuerons à suivre la vérité partout où elle nous mènera, et nous travaillerons dur pour ne pas commettre d’erreurs. Lorsque nous le ferons, nous les reconnaîtrons rapidement et complètement. »
Jeff Bezos, propriétaire du Washington Post
Aujourd’hui, ces paroles semblent amères. Le Washington Post traverse une période sombre, mais son histoire est marquée par la résilience. La tragédie – et l’héritage – de Bezos sera qu’il n’a pas été à la hauteur.