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Acheter européen et le paradoxe français

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Publié le 7 février 2024 12h00. La Commission européenne s’apprête à dévoiler une législation controversée visant à favoriser les entreprises européennes, ravivant le débat sur le protectionnisme et la compétitivité de l’Union face à la Chine et aux États-Unis.

  • La Commission européenne envisage d’imposer des exigences de contenu local pour les produits stratégiques bénéficiant de subventions publiques ou de marchés publics européens.
  • Cette initiative, portée par le commissaire à l’Industrie Stéphane Séjourné, suscite de vives tensions entre les États membres, notamment entre les partisans du libre-échange et ceux favorables à une plus grande protection des industries nationales.
  • L’Allemagne, traditionnellement réticente à de telles mesures, semble désormais plus ouverte au principe, mais des divergences persistent quant à leur portée et à leur mise en œuvre.

Bruxelles se prépare à franchir une nouvelle étape dans la défense de son industrie. La Commission européenne devrait, dans les prochaines semaines, présenter une proposition de loi instaurant des règles « Acheter européen » pour certains secteurs jugés stratégiques. L’objectif : garantir que les entreprises européennes bénéficient d’un avantage concurrentiel, notamment en matière d’accès aux financements publics et aux marchés publics.

Cette initiative, portée par le commissaire français à l’Industrie, Stéphane Séjourné, intervient dans un contexte de tensions commerciales croissantes avec les États-Unis et la Chine. Washington, sous l’administration Biden, a multiplié les mesures protectionnistes, tandis que Pékin continue de renforcer sa présence sur le marché mondial, notamment dans les secteurs de haute technologie. L’Union européenne se retrouve ainsi prise en étau entre ces deux puissances économiques.

Les premières discussions autour de cette proposition ont évoqué l’idée d’exiger un contenu local de 70 % pour les véhicules électriques achetés ou loués avec une aide publique. Une exigence jugée excessive par certains experts, comme Alan Beattie du Financial Times, qui avait même parié qu’elle ne verrait jamais le jour. Il estimait qu’un tel niveau de contenu local rendrait les produits européens trop chers par rapport à la concurrence chinoise et nécessiterait des mesures protectionnistes supplémentaires.

Les constructeurs automobiles européens, bien que potentiellement bénéficiaires de ces mesures, se montrent prudents et ont refusé de signer une lettre ouverte appelant à la préférence européenne, initiée par le commissaire Séjourné. Ils souhaitent d’abord obtenir des précisions sur les modalités d’application de ces règles. La lettre de Séjourné, en effet, reste vague sur de nombreux points : quelles industries seront considérées comme stratégiques ? Les exigences de contenu local s’appliqueront-elles à l’ensemble des produits ou seulement à certains composants clés ? Quels seront les délais de mise en œuvre et les périodes de transition ?

Les partisans du libre-échange soulignent que toute mesure protectionniste doit être exceptionnelle et ciblée. L’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a plaidé pour des « principes de préférence européens renforcés » dans des secteurs spécifiques tels que la défense, les satellites et les semi-conducteurs, comme il l’a détaillé dans son rapport sur la compétitivité.

D’autres solutions, plus subtiles et pragmatiques, pourraient également permettre d’atteindre les mêmes objectifs industriels. Par exemple, la France a déjà mis en place des règles de subvention des véhicules électriques qui pénalisent les transports longue distance polluants et la production d’électricité à partir du charbon, excluant de facto les voitures chinoises. Certains experts suggèrent que l’ensemble de l’UE devrait s’inspirer de cette approche, comme le soulignent Sander Tordoir et Brad Setser dans leur analyse.

La position de l’Allemagne sera déterminante dans la définition de la future politique européenne en matière d’achats publics. Berlin, traditionnellement favorable au libre-échange, semble désormais plus ouverte au principe de la préférence européenne, notamment sous l’impulsion du ministre des Finances Lars Klingbeil. Cependant, le ministère de l’Économie, contrôlé par l’Union chrétienne-démocrate, reste plus prudent et insiste sur le caractère exceptionnel de ces mesures.

Un document commun publié récemment par l’Allemagne et l’Italie révèle également un rapprochement entre les deux pays sur cette question. Le chancelier allemand Friedrich Merz, bien que favorable à des règles de préférence européennes limitées, privilégie désormais la déréglementation et la réduction de la charge environnementale pour les entreprises.

Selon Andreas Rinke, dans le Trimestriel de politique internationale, les relations étroites entre Merz et la Première ministre italienne Giorgia Meloni témoignent d’un pragmatisme croissant de l’Allemagne à l’égard de l’UE. Berlin accorde désormais plus d’importance aux coalitions de bonnes volontés qu’à l’unité à tout prix et à la primauté du couple franco-allemand. Il existe également une crainte à Berlin que le président Macron, affaibli sur la scène intérieure, ne soit plus en mesure de tenir ses engagements européens.

Giorgia Meloni se couvre la bouche tout en parlant étroitement avec Friedrich Merz, tous deux semblant partager un moment de légèreté sur un podium.
Giorgia Meloni et Friedrich Merz lors d’une déclaration commune à l’issue des consultations gouvernementales italo-allemandes à la Villa Doria Pamphili à Rome, le 23 janvier © Reuters

Dans un commentaire pour le Conseil européen des relations étrangères, Giorgio Rutelli estime que le duo italo-allemand est désormais mieux placé que le couple franco-allemand pour construire des « coalitions interrégionales capables de sortir des impasses récurrentes ».

La controverse autour de la préférence européenne illustre le « paradoxe de la puissance française », selon Charles Grant. Les idées françaises, qu’il s’agisse de politique industrielle ou de défense, sont de plus en plus influentes dans l’élaboration des politiques européennes, alors même que le président et le gouvernement français n’ont jamais semblé aussi affaiblis.

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