Washington s’engage dans une refonte radicale de sa stratégie économique et de défense, face à la montée en puissance de la Chine et à une prise de conscience de la vulnérabilité de sa base industrielle. L’administration américaine déploie un arsenal financier et une nouvelle approche opérationnelle pour contrer l’influence économique de Pékin et assurer sa propre souveraineté technologique.
Pendant des décennies, les États-Unis ont entretenu l’illusion que le libre-échange avec la Chine conduirait à une libéralisation politique et que le marché mondial serait un terrain de jeu équitable. Cette approche s’est avérée une erreur stratégique majeure. En 2000, les États-Unis contrôlaient encore 37 % de la fabrication mondiale de semi-conducteurs. Aujourd’hui, ce chiffre est tombé à moins de 12 %, tandis que la Chine ambitionne d’atteindre 40 % d’ici 2030.
Alors que Washington s’efforçait de respecter les principes du libre marché, Pékin a suivi une voie différente, inspirée par la pensée de Sun Tzu. Les États-Unis sont désormais confrontés à une guerre économique asymétrique et silencieuse. La Chine ne possède pas de secteur privé au sens occidental du terme. Dans le cadre de sa stratégie de fusion civile-militaire, chaque algorithme développé par ByteDance et chaque tonne de lithium raffiné représente un atout à double usage pour le Parti communiste chinois.
L’administration Trump a été la première à reconnaître que la sécurité économique est indissociable de la sécurité nationale. Elle a alors mis en place une structure de crise dédiée aux conflits économiques, impliquant les secrétaires au Trésor et au Commerce, mais avec un rôle central confié au ministère de la Défense. Un ancien spécialiste du capital-investissement a été nommé secrétaire adjoint, chargé d’opérationnaliser une nouvelle stratégie offensive visant à lier la dynamique du secteur privé aux impératifs de l’État.
Au cœur de cette nouvelle approche se trouve la nouvelle Unité de Défense Économique (EDU), directement supervisée par le vice-secrétaire à la Défense et dirigée par un autre expert en consolidation industrielle. L’EDU ne se contente pas de réglementer ; elle fonctionne comme une banque d’affaires interne, conçue pour accélérer les processus d’approvisionnement du Pentagone, traditionnellement lents.
L’EDU a abandonné la bureaucratie axée sur la conformité pour adopter une approche basée sur le financement commercial. Son objectif est de générer des signaux de demande d’investissement en utilisant le bilan du gouvernement pour réduire les risques liés aux investissements de capitaux privés dans la base industrielle de défense. Au lieu de simples promesses, l’EDU utilise désormais des engagements d’achat contraignants pour des technologies critiques, telles que des moteurs-fusées à poudre ou des drones autonomes, avant même la construction des usines. Ces contrats gouvernementaux se transforment ainsi en actifs bancables, permettant aux entreprises d’obtenir des prêts privés.
Parallèlement, l’Office of Strategic Capital (OSC) a été transformé. Autrefois un simple organe consultatif, il a été redéfini par la loi sur l’autorisation de la défense nationale (NDAA) pour l’exercice 2026 comme un distributeur direct de capitaux. L’OSC intervient activement pour combler la « vallée de la mort » financière, non seulement pour les logiciels, mais aussi pour l’industrie lourde, en proposant des prêts directs et des garanties spécifiques au financement d’équipements, afin de permettre aux entreprises américaines de se procurer les machines à capitaux élevés nécessaires à la production locale de semi-conducteurs et de batteries.
Cette architecture représente une rupture fondamentale avec le statu quo. Le système passe d’un modèle d’audit des coûts à un modèle de financement des résultats. Une initiative parallèle de l’armée, visant à accorder des commissions directes aux ingénieurs de la Silicon Valley, renforce ce changement de culture en abolissant les barrières entre le Pentagone et la Silicon Valley.
Le message adressé au secteur privé américain est clair : l’ère de la neutralité est révolue. Il n’y a plus de marché libre à gagner si la Chine finit par contrôler les éléments constitutifs de toutes les grandes industries. Wall Street et la Silicon Valley doivent s’associer au gouvernement américain, non par philanthropie, mais par nécessité. L’administration a mis en place l’architecture financière et politique de la souveraineté économique. Le capital américain est désormais confronté à un choix simple : s’investir ici et s’approprier le 21e siècle, ou s’investir ailleurs et en devenir un simple locataire.