Publié le 2024-11-26 14:35:00. Des chercheurs ont mis en évidence des adaptations physiologiques spécifiques chez les femmes tibétaines vivant en haute altitude, leur permettant de maintenir un taux de reproduction élevé malgré un air raréfié. Ces découvertes offrent un aperçu fascinant des mécanismes de la sélection naturelle et de l’évolution humaine.
- Les femmes tibétaines vivant à plus de 3 500 mètres (11 480 pieds) d’altitude présentent des niveaux d’hémoglobine modérés, mais une saturation en oxygène particulièrement élevée.
- Cette combinaison optimise le transport de l’oxygène vers les cellules sans augmenter la viscosité du sang, ce qui soulagerait le cœur.
- L’étude a également révélé une corrélation entre un débit sanguin pulmonaire élevé et des ventricules gauches plus larges, favorisant l’oxygénation.
L’évolution ne s’arrête jamais. L’être humain continue de s’adapter à son environnement, et les traces de ces adaptations sont inscrites dans notre corps. Une équipe de chercheurs a récemment étudié les mécanismes permettant à certaines populations de prospérer dans des conditions extrêmes, notamment sur le plateau tibétain, où l’air est particulièrement raréfié.
Les alpinistes connaissent bien le mal d’altitude, une réaction du corps à la diminution de la pression atmosphérique qui réduit l’absorption d’oxygène. Pourtant, les communautés humaines qui vivent depuis plus de 10 000 ans sur le plateau tibétain ont développé des adaptations remarquables pour faire face à ce manque d’oxygène, une condition connue sous le nom d’hypoxie.
L’anthropologue Cynthia Beall, de l’université Case Western Reserve aux États-Unis, souligne l’intérêt de cette étude :
« L’adaptation à l’hypoxie en haute altitude est fascinante car le stress est important, ressenti de la même manière par tout le monde à une altitude donnée et quantifiable. C’est un bel exemple de comment et pourquoi notre espèce présente tant de variations biologiques. »
Les recherches de Beall, menées depuis des années, ont révélé que le succès reproducteur est un indicateur clé de l’aptitude évolutive. Les femmes capables de mener une grossesse à terme et d’élever des enfants transmettent leurs caractéristiques à la génération suivante. Les traits qui maximisent les chances de survie dans un environnement donné sont donc plus susceptibles de se retrouver chez les femmes capables de surmonter les défis de la grossesse et de l’accouchement.
L’étude, publiée en octobre 2024 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), a porté sur 417 femmes népalaises âgées de 46 à 86 ans, vivant à plus de 3 500 mètres d’altitude. Les chercheurs ont analysé le nombre de naissances vivantes (allant de 0 à 14, avec une moyenne de 5,2), ainsi que des mesures physiques et de santé.
Les résultats ont montré que les femmes ayant le plus grand nombre de naissances vivantes présentaient des niveaux d’hémoglobine modérés, mais une saturation en oxygène de l’hémoglobine particulièrement élevée. Cette combinaison permet d’optimiser l’apport d’oxygène aux cellules et aux tissus sans épaissir le sang, ce qui pourrait exercer une pression supplémentaire sur le cœur.
Beall explique :
« Auparavant, nous savions qu’un faible taux d’hémoglobine était bénéfique, maintenant nous comprenons qu’une valeur intermédiaire présente le bénéfice le plus élevé. Nous savions qu’une saturation plus élevée en oxygène de l’hémoglobine était bénéfique, maintenant nous comprenons que plus la saturation est élevée, plus elle est bénéfique. Le nombre de naissances vivantes quantifie les avantages. »
L’étude a également révélé que les femmes les plus fertiles avaient un débit sanguin pulmonaire élevé et des ventricules gauches plus larges, la chambre du cœur responsable du pompage du sang oxygéné dans le corps. Ces caractéristiques combinées améliorent le transport et l’apport d’oxygène, permettant au corps de fonctionner efficacement dans un environnement pauvre en oxygène.
Il est important de noter que des facteurs culturels peuvent également jouer un rôle. Les femmes qui commencent à procréer jeunes et qui ont des mariages de longue durée ont plus de chances de mener des grossesses à terme, ce qui augmente le nombre de naissances vivantes. Cependant, les caractéristiques physiques restent déterminantes : les femmes népalaises dont la physiologie est la plus proche de celle des femmes vivant en basse altitude ont tendance à avoir le taux de réussite reproductive le plus élevé.
Ce phénomène illustre la puissance de la sélection naturelle, un processus parfois étrange et contre-intuitif. Par exemple, dans les régions où le paludisme est endémique, l’incidence de la drépanocytose est élevée, car ce gène confère une protection contre la maladie (étude sur la drépanocytose).
Beall conclut :
« Il s’agit d’un cas de sélection naturelle continue. Comprendre comment des populations comme celles-ci s’adaptent nous permet de mieux comprendre les processus de l’évolution humaine. »
