Des cabinets d’avocats spécialisés dans les litiges liés à la responsabilité des produits ont mis en place un système complexe pour maximiser leurs profits, souvent au détriment des victimes. Une enquête approfondie révèle comment des femmes ayant subi des complications liées à l’implantation de dispositifs en maillage pelvien ont été incitées à subir des interventions chirurgicales coûteuses, transformant leur souffrance en une manne financière pour les professionnels du droit.
L’étude menée par une experte en litiges de masse, révèle un tableau sombre : les plaignantes ont rarement le sentiment que justice leur a été rendue, même lorsqu’elles obtiennent un règlement financier. Les procédures interminables et les honoraires d’avocats, qui absorbent entre 30 et 50 % des sommes versées, contribuent à ce sentiment d’injustice. Les avocats des deux parties décrivent ces dossiers comme des gouffres temporels et financiers, où seuls quelques-uns parviennent à empocher des sommes considérables, allant de plusieurs millions à plusieurs dizaines de millions d’euros.
Les juges et magistrats chargés de ces litiges, regroupés dans le cadre de procédures dites « M.D.L. » (Multi-District Litigation, litiges multidistricts), se retrouvent souvent submergés par des montagnes de documents – des millions de pages de pièces justificatives, de déclarations sous serment et de dossiers de procédure. Ils subissent une pression pour éviter les procès et parvenir rapidement à des règlements globaux.
Les entreprises concernées dénoncent quant à elles le recours à des « preuves scientifiques fallacieuses » et à des démarcheurs agressifs, qui traquent les clientes potentielles en ligne et par le biais de publicités coûteuses, voire inventent carrément des clientes. Elles pointent également du doigt le rôle de tiers financeurs – des fonds de capital-investissement et des fonds spéculatifs – qui transforment les services juridiques en un marché financier.
L’experte en question, malgré la nature peu reluisante de ce type de litige, se distingue par son approche accessible et sa capacité à vulgariser des concepts juridiques complexes. Elle est décrite comme une véritable encyclopédie du droit de la responsabilité du produit, capable de retracer l’évolution de ce domaine depuis ses origines. Elle a récemment obtenu un master en écriture de non-fiction narrative à l’école de journalisme de l’Université de Géorgie et travaille actuellement sur un nouveau livre à « intrigue complexe ».
L’affaire du maillage pelvien, en particulier, est présentée comme particulièrement scandaleuse. Ce maillage, fabriqué à partir de polypropylène – le même matériau que l’on trouve dans le placoplâtre, les cordes, les bouteilles de shampoing et les coques de batterie de voiture – était initialement utilisé pour traiter les hernies chez les hommes. Grâce à une procédure d’approbation accélérée, les fabricants ont pu le commercialiser auprès des femmes à partir de la fin des années 1990 comme une solution miracle pour traiter l’incontinence urinaire et les prolapsus d’organes.
Cependant, entre 10 et 15 % des près de 10 millions de femmes dans le monde ayant reçu un implant de maillage transvaginal ont développé des complications, notamment des infections bactériennes, une incontinence accrue, une perforation d’organes et des douleurs insupportables. En 2019, la FDA (Food and Drug Administration, agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux) a finalement interdit l’utilisation de ce maillage pour traiter les prolapsus d’organes pelviens. Les entreprises productrices, telles que Johnson & Johnson et Boston Scientific, ont toujours maintenu que leurs produits étaient sûrs.
Des centaines de milliers de femmes, comme Sharon Gore, Barbara Shepard et Jerri Plummer, ont vu des implants de maillage rester dans leur corps, alors que les autorités reconnaissaient le risque de complications graves. Dans certains cas, les médecins ont déconseillé l’ablation du maillage, qui adhère aux tissus humains. D’autres femmes avaient ressenti une amélioration de leurs symptômes et n’avaient aucune raison de retirer le maillage qui ne leur causait pas de problèmes. Mais pour les cabinets d’avocats spécialisés dans les litiges liés à la responsabilité des produits, les clientes ayant subi une ablation étaient plus rentables : l’ablation constituait une preuve irréfutable d’un défaut du dispositif, justifiant ainsi des dommages et intérêts plus importants.
Le montant total des litiges liés au maillage pelvien est estimé à environ 11 milliards de dollars (environ 10,2 milliards d’euros), et l’experte estime que près de la moitié de cette somme ira aux avocats. C’est pourquoi Alpha Law, le cabinet au cœur de cette affaire, a déployé tant d’efforts pour recruter des femmes, non seulement comme clientes, mais aussi pour les inciter à subir une ablation du maillage, les rendant ainsi plus lucratives – potentiellement dix à quinze fois plus que si elles l’avaient conservé. Certaines de ces femmes ont cru que leurs interventions chirurgicales seraient gratuites, mais se sont retrouvées à payer des honoraires chirurgicaux exorbitants, ainsi que des taux d’intérêt élevés sur les prêts contractés pour financer ces interventions et les frais de déplacement associés. Elles ont également été confrontées à des frais juridiques supplémentaires pour des démarches dont elles ignoraient souvent l’existence.
Alpha Law n’avait jamais l’intention de représenter ces femmes devant les tribunaux, écrit l’experte. Son plan initial était de les revendre, regroupées en paquets, comme des hypothèques, au plus offrant.