Publié le 2025-11-04 07:39:00. La 38e édition du Festival international du film de Tokyo a mis à l’honneur l’art de l’animation à travers un symposium réunissant réalisateurs, animateurs et universitaires. Au cœur des débats : la représentation de la guerre, le rôle des festivals et la puissance expressive unique du médium.
- L’animation offre une liberté créative absolue, permettant aux artistes un contrôle total sur la forme et la structure.
- Les réalisateurs présents ont partagé leurs approches distinctes, allant de la « réalité étrange » du numérique à la nostalgie d’une animation « vieille école ».
- La capacité de l’animation à atteindre une vérité émotionnelle, là où le réel peut parfois créer une distance, a été un thème central.
Lors de la 38e édition du Festival international du film de Tokyo, un « Symposium d’animation » a rassemblé des créateurs de divers horizons pour explorer les multiples facettes de l’art animé. Parmi les sujets abordés, une séance s’est penchée sur la représentation de la guerre dans l’animation japonaise, retraçant son parcours depuis des œuvres emblématiques comme Momotaro et les Marines Sacrés jusqu’à des films plus contemporains tels que Peleliu : Guernica du Paradis. Une autre discussion a examiné le rôle crucial des festivals de cinéma dans le cycle de vie des films d’animation. Enfin, une troisième table ronde s’est interrogée sur l’essence même du médium : qu’est-ce qui confère à l’animation sa puissance expressive unique ?
Pour aborder cette dernière question, un panel prestigieux s’est réuni, comprenant Shoji Kawamori, le légendaire créateur de Macross, venu présenter son nouveau film original, Labyrinthe, dans la section animation du festival. Il était accompagné de Wataru Takahashi, réalisateur de L’Obsédé, et de Liane-Cho Han, co-réalisatrice de La petite Amélie ou le personnage de la pluie (Maïlys Vallade, l’autre co-réalisatrice, n’était pas présente). Ryota Fujitsu, programmateur de la section animation et modérateur de la conférence, a posé le cadre en soulignant que l’unicité de l’animation réside dans le contrôle absolu de l’artiste sur la forme, la structure et la présentation, une forme de « liberté absolue ».


Shoji Kawamori a d’abord évoqué la projection de son film Labyrinthe en plein air, en contrepoint avec son œuvre phare, la franchise Macross. Il a expliqué que Labyrinthe explore l’impact de l’irréalité des réseaux sociaux et de leur utilisation omniprésente via les smartphones, devenus des symboles de notre identité. Ce phénomène crée un chevauchement entre notre moi réel et notre moi onirique, transformant Internet en un « monde de rêves ». Kawamori a qualifié ce concept non pas de fantaisie, mais de « réalité étrange », où le familier est subtilement décalé, une approche choisie pour servir une idée complexe tout en conservant une certaine simplicité.
Si le travail de Kawamori s’ancre dans le présent, Wataru Takahashi a partagé sa quête d’un style plus nostalgique et fantaisiste pour son film L’Obsédé. L’objectif était de privilégier l’aspect « animation » plutôt que le réalisme pur, afin de coller à l’esprit du livre dont le film est adapté et de rendre hommage à l’âge d’or des studios Shin-Ei Animation, où il a été produit. « J’ai l’impression qu’aujourd’hui, il manque beaucoup de films qui ont ce cachet old school », a-t-il commenté. Le réalisateur, déjà impliqué dans plusieurs films de la franchise Crayon Shin-chan, a également souligné la nécessité d’intégrer les méthodes modernes, notamment dans le traitement des couleurs numériques afin d’éviter un rendu jugé trop plat. Dans cette optique, la conception du décor principal a mélangé des éléments architecturaux et géologiques du Royaume-Uni et d’Europe, créant un univers visuellement indéterminé : « J’aime les décors où l’on ne peut pas vraiment dire de quel pays il s’agit, c’était notre point de départ », a-t-il précisé, ajoutant que le décor avait été affiné pour être à la fois dynamique et imprévisible.
De son côté, Liane-Cho Han a expliqué que le style visuel de La petite Amélie ou le personnage de la pluie, caractérisé par l’absence de lignes de contour, s’inscrit dans la continuité de son travail avec Maïlys Vallade sur Long chemin vers le Nord et Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary, deux films de Rémi Chayé (qui a d’ailleurs assuré les décors de La petite Amélie). Han voit ce style « sans lignes » comme une approche picturale ou sculpturale de l’animation. « Nous aimons quand la lumière vient frapper le personnage sans aucune frontière entre eux », a-t-il déclaré. Bien que conservant les tons visuels de Calamité, le nouveau film arbore des formes plus rondes et des couleurs plus douces, adaptées à une vision idéalisée et nostalgique du Japon, en phase avec le regard de l’enfant. Han a également évoqué l’avantage économique de cette technique, la suppression des lignes permettant un gain de temps dans le processus d’animation de style découpé.


Han a également mentionné l’expérimentation avec la sensibilité visuelle dans son film, en jouant sur le flou artistique ou les plans macro pour représenter Amélie et le monde végétal qui l’entoure. Cette approche renforce le message central de la session : malgré un langage visuel parfois proche du cinéma traditionnel, l’animateur dispose d’un contrôle plus poussé sur la fluidité et la manipulation de ce langage. Interrogé sur les influences, Han a cité des œuvres comme Princesse Mononoké, le travail de Satoshi Kon, ainsi qu’un OVA de Rurouni Kenshin. Il a comparé la version animée, dont il est tombé amoureux, à son adaptation en prise de vues réelles, notant une certaine distance dans cette dernière qui ne parvenait pas à toucher émotionnellement de la même manière que l’animation.
La discussion s’est ensuite orientée vers les raisons profondes de cette spécificité. S’appuyant sur la théorie de Scott McCloud dans Comprendre la bande dessinée, qui suggère que le dessin capte l’essence d’une chose, les intervenants ont exploré comment l’animation peut aller droit au cœur du sujet. Wataru Takahashi a rebondi sur cette idée en évoquant la création des décors de L’Obsédé : « Quand c’est plus brut, cela vous laisse une impression plus forte », a-t-il confié, faisant référence à des peintures aux variations stylistiques prononcées. Même les détails architecturaux, comme les portes, présentaient des différences notables.
Shoji Kawamori a partagé des réflexions similaires concernant les différences entre le réel et l’animation, évoquant son admiration pour Belladonna de la Tristesse et la manière dont l’animation japonaise a su trouver la beauté dans le statique, parfois en dépit de ressources limitées.


« Pour moi, le cinéma en prise de vues réelles excelle lorsqu’il s’agit de montrer des nuances subtiles dans les émotions des personnages, mais l’animation permet une approche plus abstraite », a-t-il déclaré. La simplicité et l’abstraction, selon lui, sont les atouts majeurs du médium. Face à l’utilisation de la 3D CG dans Labyrinthe, il a affirmé : « Quand on adopte un style photoréaliste, peu importe qui est le réalisateur ». La véritable joie de l’animation, a-t-il ajouté, réside dans la soustraction plutôt que dans l’ajout. « En animation, on peut tricher, on peut faire des raccourcis », a résumé Wataru Takahashi.
Liane-Cho Han a partagé le meilleur conseil qu’il ait jamais reçu et qu’il continue de suivre : « N’essayez pas d’impressionner les gens, essayez de les émouvoir ». Il a souligné que l’émotion reste le domaine intrinsèquement humain, inaccessible aux progrès technologiques ou à l’intelligence artificielle. En fin de compte, l’animation permet d’approcher une vision essentielle du monde telle que perçue par les artistes, unissant leurs sensibilités pour créer une « nouvelle forme de vie », selon les termes de Kawamori, qui brouille les frontières du réel pour atteindre une vérité émotionnelle profonde.
Le 38e Festival international du film de Tokyo s’est déroulé du 27 octobre au 7 novembre dans la capitale japonaise. Pour plus d’informations, consultez le site 2025.tiff-jp.net.