Deux aspirations s’affrontent dans « Isabel », un film qui oscille entre étude de personnage et chronique d’ambition à São Paulo, laissant le spectateur avec une sensation de confusion familière à ceux qui ont sous-estimé les effets de l’alcool. Le long-métrage peine à donner corps à l’émotion de son héroïne, Isabel, interprétée et co-écrite par l’artiste brésilienne Marina Person.
Nommer un film d’après son personnage principal (« Laura », « Gilda », « Gloria »…) implique de faire de cette figure le centre névralgique de l’histoire. Or, au fur et à mesure que le récit progresse, « Isabel » s’éloigne de son sujet, entraînant dans son sillage une perte de substance des éléments secondaires, qui sonnent comme un simple bruit de fond de bar à vin.
Ce manque de cohérence est d’autant plus regrettable qu’il fait suite à un premier acte prometteur. On découvre Isabel dans une situation confortable, mais en proie à une stagnation créative. Elle a un foyer, un partenaire, un cercle d’amis et un emploi stable de sommelière dans un restaurant étoilé Michelin. Ce qui lui manque, c’est la liberté d’exprimer sa passion pour les vins naturels sur sa carte. Malgré ses efforts pour tisser des liens avec des producteurs locaux, leurs vins « punk rock » prennent la poussière en cave, tandis que son chef privilégie une sélection plus conventionnelle.
Cette analogie musicale se retrouve lors d’une conversation avec un client américain. Isabel se montre méfiante lorsqu’elle est sollicitée pour accueillir Pat (John Ortiz), un homme d’affaires cosmopolite. Son air las suggère que les demandes de rencontrer le sommelier sont monnaie courante de la part de clients qui se croient supérieurs aux autres. L’ambiance du restaurant est froide, minimaliste et impersonnelle : un lieu où le goût se résume à de bonnes manières. Dans ce contexte dépourvu de personnalité, Pat parvient à se mettre en valeur, évoquant son passé de cuisinier et posant à Isabel la question qu’elle attendait : quel vin lui recommanderait-elle. Elle lui demande alors quel genre de musique il aime, et sa réponse lui révèle le choix idéal.
La directrice de la photographie, Flora Dias, privilégie des cadrages intimes, construisant les scènes à partir de gros plans sur les visages et les mains, capturant la sensualité discrète des personnages lorsqu’ils adoptent un comportement socialement acceptable. Lors de la première rencontre entre Isabel et Pat, cette proximité confine à l’intrusion, ce qui correspond parfaitement à l’atmosphère de la scène. Bien qu’elle soit la professionnelle, le client a toujours raison, et il la captive, surtout lorsqu’il perçoit ce qui l’attire.
Une chose en entraîne une autre, et Isabel finit par céder aux attentes de Pat en lui faisant découvrir ses lieux préférés. Il a sur elle le pouvoir de financer son projet d’ouvrir un bar à vin. Leur relation est ambiguë, et terriblement réaliste pour quiconque a vu ses rêves dépendre de l’approbation d’un mécène. Cette partie de « Isabel » est son moment fort, car Gabe Klinger laisse leur dynamique se développer sans artifices ni indications superflues. Le contraste entre l’apparence légère et le sens profond est subtilement suggéré. En préparation de leurs rendez-vous, Isabel accorde une attention particulière à sa tenue vestimentaire. Lorsqu’ils dégustent du vin ensemble, c’est pour elle une audition, et pour lui… on ne sait pas. Cela pourrait être du flirt, du plaisir, ou le début d’un partenariat. Les enjeux ne sont pas équilibrés : son rêve d’avenir pourrait n’être qu’une simple distraction pour lui.
Notre compréhension de ce que tout cela signifie pour Isabel est exprimée à travers sa relation avec Nico (Caio Horowicz), son meilleur ami et serveur dans le restaurant chic où elle travaille. Nico est davantage un exutoire qu’un personnage pleinement développé, et incarne les limites du talent de Klinger en tant que réalisateur. D’une vingtaine d’années plus jeune qu’Isabel, il lui est loyal pour des raisons que le film n’explique pas. Le partenaire d’Isabel est parti en voyage à l’étranger, la laissant livrée à elle-même. Elle se lie d’amitié avec une jeune Américaine (le mannequin Michel Ellyse) et passe beaucoup de temps avec Nico. Klinger semble s’intéresser davantage à la beauté juvénile de Horowicz et Ellyse, ainsi qu’à celle, plus mature, de Person, qu’à l’ouverture du bar à vin. Le récit s’égare, et il n’y a plus de retour en arrière. Isabel a loué un local, mais à ce stade, le film ne se soucie plus de savoir si son projet aboutira ou non. Après tout, il est plus agréable de la regarder se détendre chez elle, vêtue de son charmant kimono vert.
« Que deviendront les amateurs de vin naturel de São Paulo ? » est une question un peu légère pour servir de base à un long-métrage, mais le cinéma est suffisamment vaste pour accueillir toutes les histoires. « Sideways » d’Alexander Payne a prouvé que le vin pouvait être un moyen d’explorer la psyché humaine. L’erreur dans cette approche est que Klinger ne prend pas Isabel au sérieux. Il n’est ni froidement détaché de ses ambitions modestes, ni chaleureusement investi dans l’expression de ses désirs. La caméra est rivée sur elle et ses amis, sans empathie ni curiosité. « Isabel » met en place un univers personnel, pour ensuite se contenter d’annoncer au spectateur qu’elle s’en sortira, quoi qu’il arrive.
Klinger ne juge ni ne s’identifie à Isabel. Il se contente de l’objectifier, sans intégrer sa propre perspective à l’histoire. Cela crée un effet déconcertant, car l’importance de ses efforts est éclipsée par une fascination pour son apparence physique. De nombreux réalisateurs ont réussi à s’immerger dans le quotidien des femmes – les frères Dardenne et Éric Rohmer, par exemple. Ce que ce film manque, c’est un intérêt pour la vie intérieure féminine. Isabel donne son nom au film, mais elle se dissout en bouche.
Note : C
« Isabel » a été présenté au Festival de Berlin en 2026. Le film est actuellement à la recherche d’un distributeur aux États-Unis.