Publié le 21 février 2024 07:31:00. Des mois avant l’invasion russe de l’Ukraine, les services de renseignement américains et britanniques avaient accumulé des preuves d’une attaque imminente, mais leurs avertissements se sont heurtés au scepticisme de nombreux pays européens, voire à la méfiance du gouvernement ukrainien lui-même.
- En novembre 2021, la coordinatrice américaine du renseignement, Avril Haines, et le chef du MI6, Richard Moore, ont présenté à l’OTAN des informations précises sur les préparatifs russes en Ukraine.
- Plusieurs services européens restaient dubitatifs, rappelant les erreurs d’évaluation ayant précédé l’intervention américaine en Irak en 2003.
- Kiev a longtemps minimisé la menace d’une invasion, craignant de provoquer la panique et de déstabiliser son économie.
Dès l’automne 2021, les services de renseignement américains et britanniques disposaient d’éléments concrets laissant présager une offensive russe en Ukraine. Images satellites, interceptions de communications, plans de mise en place d’un régime fantoche, et même listes de cibles potentielles ont été recueillies. Cependant, ces informations n’ont pas immédiatement convaincu tous les partenaires occidentaux. Lors d’une réunion de l’OTAN en novembre 2021, Avril Haines, la coordinatrice américaine du renseignement, a exposé les conclusions de la CIA, appuyée par Richard Moore, le chef du MI6. Malgré ces présentations détaillées, de nombreux services européens sont restés sceptiques.
Un ministre européen des Affaires étrangères aurait même confronté le secrétaire d’État américain Antony Blinken, évoquant les erreurs commises lors de la guerre en Irak. Selon le Guardian, il lui aurait déclaré :
« Je vous croyais à l’époque. Aujourd’hui, je suis plus prudent. »
Ministre européen des Affaires étrangères (source : The Guardian)
Cette remarque faisait référence aux fausses allégations concernant les armes de destruction massive utilisées par les États-Unis pour justifier l’invasion de l’Irak en 2003.
Etienne de Poncins, alors ambassadeur de France à Kiev, explique au Guardian que les services européens disposaient des mêmes données que leurs homologues américains et britanniques, mais qu’ils en tiraient des conclusions différentes : « Nous avions les mêmes données, mais une évaluation différente de ce qui se passait dans la tête de Poutine ». Beaucoup considéraient que le président russe était suffisamment rationnel pour ne pas prendre le risque d’une guerre à grande échelle.
La méfiance était telle que le gouvernement ukrainien lui-même a longtemps refusé de prendre au sérieux la menace d’une invasion. Wolodymyr Zelenskyj craignait que des avertissements publics ne provoquent une panique généralisée et ne déstabilisent l’économie du pays. Oleksiy Reznikov, l’ancien ministre ukrainien de la Défense, a tenté, dès l’automne 2021, de convaincre Zelenskyj de l’urgence d’acquérir des armes plus performantes pour se défendre. Il s’est heurté à un refus. Dans une interview au Guardian, Reznikov a résumé la situation en ces termes :
« Si vous avez un cancer et qu’il vous reste trois jours à vivre, vous avez de la pitié, mais pas des médicaments coûteux. »
Oleksiy Reznikov, ancien ministre ukrainien de la Défense (source : The Guardian)
Kiev a continué d’affirmer jusqu’en janvier 2022 que la situation était sous contrôle. Les services de renseignement américains ont alors intensifié leurs efforts pour faire comprendre aux Ukrainiens la gravité de la menace. Un haut responsable des renseignements ukrainiens a confié au Guardian : « À chaque réunion, ils m’ont dit que l’invasion allait certainement avoir lieu. À chaque fois qu’ils me demandaient : où vas-tu évacuer ton président, quel est ton plan B ? »
Ce n’est qu’en janvier 2022, soit environ un mois avant le début de l’invasion russe, que certaines agences ukrainiennes, comme le service de renseignement militaire HUR, ont commencé à élaborer des plans d’urgence secrets. Des agents ont loué des refuges autour de la capitale et ont retiré d’importantes sommes d’argent, anticipant le chaos à venir.