Publié le 16 février 2026 à 13h20. Le carnaval de Barranquilla, deuxième plus grand d’Amérique latine après celui de Rio, est le théâtre de tensions sociales révélées par la dualité de ses reines : une issue de l’élite et l’autre, issue des quartiers populaires.
- Le carnaval de Barranquilla, célébré depuis plus d’un siècle, reflète les inégalités sociales de la ville et du pays.
- Deux reines coexistent : une élue par les clubs privés de l’élite et une autre, la Reine Populaire, choisie dans les quartiers modestes.
- L’élection de Michelle Char Fernández, issue d’une famille influente, illustre la persistance d’une tradition où le pouvoir et la richesse jouent un rôle prépondérant.
Barranquilla s’apprête à vivre son carnaval annuel, quatre jours de festivités précédant le mercredi des Cendres. Cet événement, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2003, a attiré près de 800 000 visiteurs en 2025, dont la chanteuse Shakira, figure emblématique de la ville.
Pourtant, derrière l’éclat des défilés et des costumes, se cache une réalité plus complexe. Le chercheur Edgar Rey Sinning souligne que le carnaval est le reflet des divisions sociales de Barranquilla : « À Barranquilla, il y a un carnaval le jour et un autre la nuit. Le jour, nous nous réunissons tous, mais le soir, la Reine Populaire retourne dans son quartier. Ça ne reste pas au Country Club. » Le Country Club, symbole des espaces les plus exclusifs de la ville, est également le lieu de prédilection de la Reine du Carnaval, traditionnellement choisie par l’élite.
Selon Rey, de l’Université Simón Bolívar, « la Reine du Carnaval a toujours été choisie par une élite regroupée dans des clubs privés et est devenue un véhicule de prestige et de gain politique ». Cette tradition remonte à 1918, et la création du règne populaire dans les années 1940, sous la pression des syndicats, visait à représenter les secteurs les plus défavorisés.
Depuis lors, ces deux règnes coexistent, illustrant, selon plusieurs sources, deux Barranquillas distinctes : une élitiste et influente, et une autre, populaire et communautaire. La journaliste Tatiana Velásquez, du média La Contratopedia Caribe, décrit cette situation comme une « photographie du fonctionnement de la société de Barranquilla, qui, bien qu’elle ait beaucoup grandi, continue d’évoluer, dans une large mesure, dans la clé des dynasties familiales, des noms et des clubs ». La direction du Carnaval assure que l’origine aisée de la reine n’est pas perçue négativement par tous, estimant que cela garantit un certain luxe et une mise en scène spectaculaire.
Cependant, Andrea Jiménez, journaliste spécialisée dans les carnavals, nuance cette vision : « Les gens aiment que la reine soit riche parce qu’ils savent qu’elle sera plus luxueuse, mais beaucoup ne comprennent pas l’intronisation et la domination politique qui se cachent derrière elle. »
En 2026, c’est Michelle Char Fernández, 23 ans, qui a été couronnée reine du carnaval. Capitaine des jeunes du Country Club et passionnée d’art et de danse, elle est également la fille d’Alejandro Char, maire de Barranquilla, qui a occupé ce poste à trois reprises depuis 2008. La famille Char, d’origine syro-libanaise, est l’une des plus riches de Colombie et possède une influence politique considérable, notamment à travers le Groupe Olímpica – sponsor du carnaval – et l’équipe de football Junior de Barranquilla.
Ce n’est pas la première fois qu’un membre de la famille Char accède à la couronne, une tradition qui rappelle, selon Rey, « les monarchies héréditaires ». Jiménez reconnaît toutefois que Michelle Char Fernández possède « du talent et du charisme », tout en soulignant que le carnaval de Barranquilla, bien que plus « horizontal » que d’autres festivals colombiens, reste difficilement accessible à ceux qui n’ont pas de « nom, d’argent ou d’adhésion au Country Club ».
Pour les autres femmes de Barranquilla, le règne populaire demeure une voie d’expression. Le concours, ouvert à 36 participantes issues des quartiers populaires, permet d’élire une reine qui devient, selon Juan José Jaramillo, directeur du Carnaval, « une ambassadrice culturelle de son quartier et fait partie de la cour de la Reine du Carnaval ». Les reines, une fois leur mandat terminé, peuvent bénéficier d’une visibilité accrue et se reconvertir dans le monde des affaires ou devenir des influenceuses.
Jaramillo rejette l’idée que la coexistence des deux règnes reflète des inégalités : « Je ne ressens pas cela. Le carnaval est un grand laboratoire socio-économique dans lequel nous nous voyons tous reflétés et je vois un impact économique qui touche toutes les poches. » Il défend également l’attachement des habitants de Barranquilla à leur monarchie : « Cela semble faux, mais c’est une ville qui aime sa monarchie. »
La Colombie est l’un des pays les plus inégalitaires d’Amérique latine, selon les données de la Banque mondiale. Le sociologue Jair Vega, de l’Universidad del Norte de Barranquilla, souligne que le carnaval est le théâtre d’un débat politique et d’une représentation territoriale qui se développent de manière stratifiée. « Bien que culturellement, il s’agisse d’un espace où tout le monde se réunit, cela ne se passe pas de la même manière. Ce n’est pas la même chose qui peut payer la loge ou participer à une certaine danse lors de certains événements », explique-t-il.
Le carnaval de Barranquilla, malgré ses contradictions, reste un moment de célébration et de fierté pour les habitants de la ville. Comme le dit le dicton local : « Celui qui le vit est celui qui en profite. » Et pour en profiter pleinement, beaucoup le feront, que ce soit dans les rues animées ou dans les clubs sélects de Barranquilla, d’où sont issues, traditionnellement, les Reines du Carnaval.
Source des images, Getty Images