Publié le 2 novembre 2025. Une sociologue explore l’expérience de la classe ouvrière à travers le prisme d’une blanchisserie suédoise, révélant les invisibilités et les préjugés persistants dans les médias et la société.
- « La lessive. Un livre sur les femmes et la classe » de Lena Sohl, nominée pour le prix August, met en lumière le quotidien et les ressentis des travailleuses d’une blanchisserie.
- L’ouvrage s’inscrit dans un mouvement plus large de la non-fiction suédoise qui cherche à donner une voix aux classes populaires, longtemps sous-représentées.
- L’auteure, sociologue et ancienne employée de la blanchisserie, interroge les dynamiques de classe et le sentiment de culpabilité lié à l’ascension sociale.
Malgré les années qui passent, le constat établi en 2018 par le think tank Katalys sur la sous-représentation criante de la classe ouvrière dans les médias suédois reste d’une actualité frappante. Les chiffres révélaient qu’en 2015, seulement 5% des personnes visibles et audibles sur les chaînes publiques suédoises appartenaient à cette catégorie socio-professionnelle. Cette invisibilité médiatique, qui perdure largement, trouve un écho dans la littérature, notamment en non-fiction. Celle-ci se fait le porte-voix des expériences de la classe ouvrière, tant passées que présentes, offrant une exploration vivante et ambitieuse.
Léna Sohl, sociologue, est nominée cette année pour le prestigieux prix August avec son livre « La lessive. Un livre sur les femmes et la classe » (titre original suédois : « Tvätten. En bok om kvinnor och klass »). L’ouvrage se déroule au cœur de la blanchisserie Textilia, baptisée « Tvåten » dans le livre, située dans la ville de Rimbo. Ce site industriel a constitué un pôle d’emploi majeur pour la communauté locale pendant plus d’un demi-siècle, offrant des opportunités principalement aux femmes, aux immigrés et aux jeunes du cru. L’auteure y a elle-même travaillé durant l’été de sa jeunesse dans les années 1990.

Le retour de Sohl sur les lieux, cette fois en tant que chercheuse, s’opère avec un regard double. Elle analyse les témoignages des anciennes et actuelles employées à travers le prisme de la recherche sociologique, tout en étant elle-même une « femme de Rimbo ». Elle se confronte ainsi aux trajectoires de ces jeunes filles pour qui Tvåten représentait un avenir attendu, mais dont elle s’est écartée. Cette position de départ partagée nourrit une réflexion intime sur les raisons qui l’ont poussée à quitter son milieu, les valeurs tacites qui ont guidé son aspiration au mouvement. Un sentiment de culpabilité, familier à ceux qui ont quitté un milieu ouvrier rural pour poursuivre des études universitaires en ville, traverse l’ouvrage.
« En même temps, elle est aussi une « femme Rimbo ». Une de toutes ces filles que Tvaven attendait, mais qui ont dévié de la ligne de vie attendue. »
Le doute personnel s’efface face à la rigueur de la démarche scientifique. Dans ses échanges avec les femmes interrogées, Sohl met en lumière non seulement leurs expériences, mais aussi sa propre position. Qu’il s’agisse de Mikaela et Tuula, qui ont travaillé dans les années 1970, ou de Sara et Leila, arrivées à Tvavten quarante ans plus tard, Sohl s’attache à les rencontrer « à hauteur d’yeux ». Elle y parvient, malgré la méfiance compréhensible d’un monde ouvrier envers une universitaire diplômée. Le paradoxe réside dans le fait que la classe ouvrière, bien qu’étant le groupe social le plus important en Suède, souffre d’une dévalorisation de ses propres représentations.

« Sohl écrit que des études récentes ont montré que même la classe ouvrière ne veut plus s’identifier comme classe ouvrière. Le groupe rétrécit, en partie parce que ses membres eux-mêmes disent aux chercheurs qu’ils sont autre chose. »
Les personnes issues de milieux ouvriers, souvent celles qui travaillent avec leur corps et n’adhèrent pas à la devise bourgeoise de la poursuite constante d’un rêve, sont mal perçues par leur entourage, et parfois par elles-mêmes. Lena Sohl rapporte des études récentes indiquant que les membres de la classe ouvrière tendent de moins en moins à s’identifier comme tels, le groupe se réduisant en partie parce que ses membres se définissent autrement. Sara, une employée de Tvätten, se déclare bourgeoise tout en reconnaissant appartenir à ceux « tout en bas » de la société. C’est elle qui pose la question la plus percutante du livre à l’auteure : « Vous nous méprisiez ? Pensiez-vous que nous valions moins que les autres avant de nous connaître ? »
C’est dans ces moments que la non-fiction, lorsqu’elle atteint son potentiel, parvient à briser les codes narratifs et à inverser les perspectives. Le chercheur peut devenir l’objet d’étude, et l’objet étudié, le chercheur. Une ouvrière de blanchisserie à Rimbo peut s’adresser directement au lecteur, le rendant co-responsable. « La lessive » se révèle ainsi autant une exploration érudite et vivante du monde du travail féminin dans une communauté rurale suédoise qu’un appel à examiner nos propres visions de la classe ouvrière. Une œuvre qui mérite amplement une reconnaissance, telle que le prix August.
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