Publié le 30 octobre 2025 10:33:00. L’étude des débuts de Joseph Sheridan Le Fanu à Dublin, notamment grâce à la découverte de son catalogue de bibliothèque familial, éclaire les racines de ses sombres récits gothiques et surnaturels.
Alors que la figure de Bram Stoker et son Dracula dominent l’imaginaire littéraire irlandais à l’approche d’Halloween, l’œuvre de Joseph Sheridan Le Fanu, autre maître du conte fantastique et de l’horreur surnaturelle, mérite une attention renouvelée. La Bibliothèque de l’Académie royale d’Irlande (RIA) a mis au jour des documents précieux offrant un aperçu de sa jeunesse et des lectures qui ont façonné son œuvre.
Né en 1814, fils du Révérend Thomas Philip et Danu Le Fanu, pasteur de l’Église d’Irlande, Joseph Sheridan Le Fanu reçoit une éducation à domicile avant d’intégrer le Trinity College de Dublin. Sa bibliothèque paternelle aurait joué un rôle déterminant dans la formation de son jeune esprit. À la mort de son père, cet important fonds littéraire fut dispersé lors d’une vente aux enchères publiques à la salle des ventes de Charles Sharpe, dans la rue Anglesea.
Un exemplaire du catalogue de cette vente, conservé à la RIA, révèle la richesse des lectures du jeune Joseph. Aux côtés d’ouvrages théologiques, de récits de voyage, d’écrits scientifiques et historiques, on retrouve les romantiques Byron, Cowper, Coleridge et Scott, sources d’évasion pour la famille Le Fanu. Les satiristes Hogarth et Fielding apportaient quant à eux une touche d’humour.
Plus particulièrement pertinent pour notre période d’intérêt, la liste mentionne des classiques gothiques tels que Les Mystères d’Udolpho et Confessions d’un mangeur d’opium anglais. La découverte la plus surprenante demeure cependant La Momie : un conte du XXIIe siècle. Publié anonymement en 1827, ce récit futuriste, qui imagine le monde en 2126, est attribué à Jane C. Loudon. Il s’agit de la première histoire en langue anglaise mettant en scène une momie réanimée, une idée qui a sans doute fasciné le jeune Joseph, alors âgé de 13 ans, dans le contexte de l’Égyptomanie alors prégnante au sein de l’Empire britannique.
La vie au Phoenix Park
En 1815, le père de Le Fanu est nommé aumônier de la Royal Hibernian Military School, une institution située dans le Parc Phoenix de Dublin. Cette école militaire hébergeait les enfants et orphelins du personnel de l’armée. Son père y exerça ses fonctions jusqu’en 1826, période durant laquelle Joseph Le Fanu vécut sur place, jusqu’à l’âge de onze ou douze ans.
Cette immersion dans l’environnement de l’école semble avoir profondément marqué l’imagination du jeune garçon. Bien que la famille déménagea plus tard à Limerick, le village de Chapelizod, près de l’école, deviendra le décor de certaines de ses nouvelles les plus célèbres : Histoires de fantômes de Chapelizod (1851) et La Maison près du cimetière (1863). Ces récits, narrés par le personnage fictif de Charles De Cresseron, furent initialement publiés dans le Dublin University Magazine, publication dont Le Fanu prit la direction en 1861.
Un bourreau zélé et un chirurgien impitoyable
La Collection Haliday de la RIA contient une copie du règlement de la Royal Hibernian Military School, datant de 1819. Ce document décrit la vie et la routine des aumôniers, des officiers, du personnel et des enfants de l’école. Le père de Le Fanu, l’un des membres du personnel les mieux rémunérés (250 £ par an, une maison meublée et diverses allocations), était responsable des offices religieux, des prières et de l’éducation générale des jeunes garçons.
Le règlement détaille également le rôle du « batteman », une fonction qui, outre ses devoirs musicaux, incluait celui de sacristain suppléant et l’administration de châtiments corporels. L’on peut se demander si les rencontres de Le Fanu avec cet employé, apparemment mal payé (18 £ par an) et potentiellement brutal, ont inspiré sa nouvelle L’aventure du Sexton, qui dépeint le sacristain ivre de l’église du village de Chapelizod.
Un autre personnage intriguant fréquentant l’école fut le chirurgien Edward Trevor, MD (vers 1765-1837). Bien qu’il signe le règlement concernant l’alimentation des enfants, Trevor est surtout connu pour son rôle à la prison de Kilmainham. Comme le souligne Patrick Long dans le Dictionnaire biographique irlandais, Trevor y pratiquait un « régime de contrôle psychologique et de terreur physique », notamment envers Anne Devlin et Robert Emmet, suite à la rébellion de 1803.
Le dramaturge et homme politique Richard Brinsley Sheridan (1751-1816), grand-oncle de Joseph Sheridan Le Fanu – d’où l’origine du prénom « Sheridan » – dénonça même publiquement le règne de terreur de Trevor à Kilmainham. Le jeune Le Fanu a pu entendre des échos des traitements infligés par le chirurgien à l’école, et peut-être même la rumeur, jamais confirmée, selon laquelle Trevor aurait dérobé le corps décapité d’Emmet après son exécution. Le lieu de sépulture du corps d’Emmet reste, à ce jour, un mystère.