Dans un élan de renouveau culturel, l’Allemagne voit renaître le yiddish, langue longtemps pourchassée sur ses terres. Des milliers de personnes se sont rassemblées à Weimar pour un festival vibrant, célébrant une langue et des traditions qui défient l’oubli, là même où elles furent jadis la cible d’une extermination systématique.
La ville de Weimar, qui a accueilli cet événement mémorable, s’est transformée en un carrefour des cultures yiddish. Ateliers, spectacles de cabaret, et même une touche de fantaisie circassienne ont rythmé le festival. La scène musicale, quant à elle, a exploré un large spectre, des mélodies klezmer traditionnelles jouées au violon et à l’accordéon, évoquant une Europe centrale d’antan, jusqu’à des sonorités plus contemporaines, comme le rock yiddish psychédélique.
Le yiddish, langue de prédilection des Juifs ashkénazes à travers l’Europe avant le spectre de l’Holocauste, résonne aujourd’hui auprès d’un public international. Nombreux sont ceux qui l’associent encore à des expressions familières passées dans le langage courant, telles que « schlep », « klutz » ou encore « chutzpah ».
Ce renouveau prend une signification particulière dans le contexte de Weimar, ville devenue ces dernières années un bastion du parti d’extrême droite et anti-immigration Alternative pour l’Allemagne (AfD). Pourtant, le festival, qui a attiré des participants et des artistes venus des États-Unis, d’Ukraine et d’Australie, s’est conclu par un vibrant appel du directeur artistique, Alan Bern, à la préservation d’une « société diversifiée » qui transcende les frontières.
Lors d’un concert sur la place du marché (Marktplatz) de Weimar, Alan Bern a rappelé à l’assemblée le poids de l’histoire : « Nous nous trouvons sur une place où le fascisme était autrefois célébré. » S’adressant à la foule sous un tonnerre d’applaudissements, il a affirmé : « Nous y sommes – et jusqu’à présent, ils ne sont pas là ! » Plus tard, après un chant yiddish en plein air, Jana Wagner, une enseignante de 55 ans, a qualifié ce rassemblement de « nourriture pour l’âme », tandis que d’autres festivaliers se joignaient spontanément pour former des cercles de danse folklorique.
Perte et réappropriation
Avant la Seconde Guerre mondiale, on estimait à plus de 10 millions le nombre de locuteurs de yiddish dans le monde. Si l’Holocauste a décimé une partie importante de cette communauté, le yiddish est resté la langue prédominante parmi les Juifs du monde immédiatement après le conflit. Cependant, la seconde moitié du XXe siècle a marqué un déclin continu du nombre de locuteurs, exacerbé par les processus d’assimilation, forcée ou volontaire, au sein des populations ashkénazes en Union soviétique, aux États-Unis et en Israël, où l’hébreu s’est imposé comme langue officielle.
Aujourd’hui, les estimations situent le nombre de locuteurs de yiddish au quotidien entre 500 000 et 1 million, principalement au sein des communautés juives ultra-orthodoxes. L’UNESCO classe d’ailleurs la langue comme étant en danger en Allemagne et dans toute son ancienne sphère d’influence en Europe, de la Grande-Bretagne à la Russie, et de la Scandinavie à l’Italie, ainsi qu’en Israël.
Si nombre de ceux qui s’intéressent aujourd’hui au yiddish le font par attachement à un héritage familial, d’autres découvrent cette langue pour ses qualités intrinsèques. Quelques mots yiddish, cargués de sens, ont d’ailleurs trouvé une place de choix dans le langage courant de nombreux anglophones, souvent avec une touche d’humour : du « klutz » (un maladroit) au « schlep » (transporter péniblement) en passant par le « chutzpah » (une audace ou un culot remarquable).
Née il y a environ mille ans d’un allemand médiéval, le yiddish conserve des liens étroits avec sa langue mère, partageant encore de nombreux vocables. « Pour ceux dont l’allemand est la langue maternelle, il est assez facile de comprendre », explique Sabine Lioy, une retraitée de 66 ans et festivalière.
Au-delà de la nostalgie
Berlin fut, au début du XXe siècle, un centre névralgique pour les écrivains et artistes yiddish. Jake Schneider, poète et militant, décrit cette période comme un moment où « il était absolument essentiel d’aller à Berlin si l’on voulait voir et être vu ». Aujourd’hui, la capitale allemande retrouve sa place comme l’un des foyers majeurs de la vie laïque en yiddish, stimulant une scène artistique dynamique, des expositions d’art d’avant-garde, des soirées micro ouvertes et des soirées dansantes.
Cependant, Schneider et d’autres acteurs de la scène yiddish contemporaine sont conscients du « danger de se retrouver vraiment enveloppés dans une boule de nostalgie et de regret ». Pour eux, le yiddish est devenu un outil pour aborder les questions identitaires et politiques juives actuelles.
À Weimar, Daniel Kahn, l’un des musiciens les plus reconnus œuvrant en yiddish, a abordé le sujet sensible des attaques du Hamas contre Israël le 7 octobre et de la réponse militaire dans la bande de Gaza. Il a interprété un texte du poète yiddish Zackary Sholem Berger, chantant : « Leurs morts ne ressusciteront pas les morts. Leur faim n’est pas notre pain. » Comme l’a souligné Kahn au public, la langue et la culture yiddish, fortes d’une tradition séculaire, offrent un moyen de « faire face au présent et même au futur ».