De Madagascar au Maroc, la « Génération Z » s’insurge contre la mauvaise gouvernance et les pénuries
Des manifestations d’une ampleur croissante secouent l’Afrique, portées par une jeunesse frustrée par des années de mauvaise gestion. De l’océan Indien au Sahara, la « Génération Z », constituée des moins de 28 ans, déferle dans les rues pour exiger des changements profonds, marquant son refus du statu quo.
À Madagascar, la vague de protestations contre les pénuries récurrentes d’eau et d’électricité a contraint le président Andry Rajoelina à dissoudre son gouvernement. « J’ai entendu l’appel, j’ai ressenti la souffrance », a déclaré le chef de l’État à la télévision nationale. Cependant, ces concessions n’ont pas suffi à calmer la colère populaire. Les manifestants réclament désormais le départ de Rajoelina, arrivé au pouvoir une première fois lors d’un coup d’État en 2009, avant de démissionner puis de se faire élire en 2018 et 2023.
Fanilo, étudiant en médecine de 21 ans à Antananarivo, témoigne de la détermination des jeunes malgré la répression. « Nous étions sortis ce jour-là avec des fleurs, des pancartes, en chantant de manière totalement pacifique… afin que notre voix soit entendue, alors que nous avons subi une grave répression des forces de sécurité sans aucune raison valable », raconte-t-il à NPR, demandant à n’être désigné que par son prénom par crainte de représailles. Le gouvernement aurait fait usage de gaz lacrymogène et de tirs, selon des récits concordants qui font état de plusieurs morts. Si le bilan officiel n’a pas été communiqué, les Nations Unies avancent un chiffre d’au moins 22 morts, accusant les forces de sécurité d’une riposte disproportionnée.
Une autre manifestante, qui a souhaité conserver l’anonymat, a dû se rendre aux urgences après avoir été touchée par un projectile de police. Elle justifie sa participation par « l’exaspération » face à la corruption endémique, à l’injustice et à l’effondrement des services publics. « Dans ma maison par exemple, nous n’avons plus d’eau courante depuis six ans, et pourtant nous continuons de payer les factures », confie-t-elle.
Ces mouvements de protestation, souvent spontanés et organisés via les réseaux sociaux, partagent des symboles forts. À Madagascar, un crâne de dessin animé coiffé d’un chapeau de paille, tiré de la série japonaise « One Piece » mettant en scène des pirates combattant un gouvernement oppressif, est devenu le signe de ralliement. Ce même symbole a été adopté par la « Génération Z » en Asie, notamment lors des manifestations qui ont conduit à la chute du gouvernement népalais en juillet dernier. La jeunesse malgache s’est sentie inspirée par les vidéos circulant sur les enfants de politiciens vivant dans le luxe, les « NEPO Kids », un phénomène qui a suscité une vive colère.
« Nous vivons la même chose et cela nous a donné le courage de nous lever et de manifester », explique Fanilo. « Nous exigeons la refonte complète de tout notre système… En tant que jeunes, nous représentons l’avenir de notre nation. » Ce sentiment de révolte face à la corruption et aux privilèges est partagé au-delà des frontières de l’île. Aux Philippines et en Indonésie, la jeunesse s’est mobilisée contre la corruption et les avantages indus des politiciens. En Europe, la Serbie a connu des manifestations d’envergure en 2024 suite à des accidents ferroviaires mortels et à des affaires de corruption.
Sur le continent africain, la vague de contestation est tout aussi palpable. Au Kenya, des manifestations massives de la génération Z ont éclaté dès l’année dernière contre un projet de loi impopulaire sur le financement. Les protestations avaient atteint leur paroxysme avec l’assaut et l’incendie partiel du Parlement à Nairobi, faisant plusieurs dizaines de morts. Malgré quelques concessions du président William Ruto, des mouvements sporadiques se poursuivent cette année, largement coordonnés via les réseaux sociaux.
En Afrique de l’Ouest, le Togo a vu des milliers de manifestants descendre dans la rue en juin pour dénoncer une tentative d’amendement constitutionnel visant à pérenniser le pouvoir présidentiel.
L’Afrique du Nord n’est pas en reste. Au Maroc, plus d’une dizaine de villes ont connu cette semaine des rassemblements anti-gouvernementaux d’une ampleur inédite depuis des années. Les manifestations, qui ont connu des pics de violence mercredi soir, réclament des réformes dans les secteurs de la santé et de l’éducation, et dénoncent les dépenses publiques colossales allouées aux stades dans la perspective de la Coupe du Monde de la FIFA 2030.
Les jeunes Marocains utilisent les plateformes numériques comme TikTok et Discord pour s’organiser, avec des groupes tels que « Gen Z 212 » à la manœuvre. « Au cœur de ces manifestations se trouvent des griefs liés à la détérioration des conditions socio-économiques, à l’augmentation du coût de la vie, aux défaillances gouvernementales et à la répression politique », analyse Mohamed Keita, analyste des affaires africaines. Il souligne que la majorité de la population africaine a moins de 35 ans, que des millions de jeunes sont au chômage et frustrés par le statu quo.
« Ces manifestations sont un avertissement pour les gouvernements qui n’ont pas rempli leurs fonctions élémentaires, à savoir fournir des services publics décents, comme l’eau et l’électricité, ou qui peinent à répondre aux demandes d’emploi de millions de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail », poursuit-il. Si des soulèvements ont déjà eu lieu en Afrique, « cette génération est capable d’utiliser les outils et plateformes technologiques et de communication d’une manière que la génération précédente n’avait pas, ou ne savait pas faire », conclut Keita. Ces jeunes férus de technologie « ont également accès à l’information, si bien qu’ils ne tombent pas dans le panneau de la propagande gouvernementale. »