Publié le 6 octobre 2025. L’Asie du Sud-Est, souvent perçue comme un bloc homogène, est en réalité divisée en deux sphères d’influence distinctes, l’une plus proche de la Chine et l’autre plus ouverte aux partenariats maritimes. Cette dynamique géopolitique redéfinit les relations régionales face aux ambitions chinoises et à la présence des puissances occidentales.
- Une analyse récente met en lumière une fracture géographique et politique au sein de l’ASEAN, distinguant un groupe continental orienté vers la Chine et un groupe maritime plus diversifié dans ses alliances.
- La Chine renforce son emprise sur les pays continentaux d’Asie du Sud-Est via des projets d’infrastructure massifs tels que l’initiative « la Ceinture et la Route », tandis que les nations maritimes restent ouvertes à de multiples partenaires.
- Les États-Unis et leurs alliés cherchent à contrebalancer l’influence chinoise en renforçant leurs liens avec les pays maritimes et les nations charnières, comme la Thaïlande et le Vietnam.
Bien que l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) soit souvent présentée comme une entité unifiée, une analyse approfondie révèle une réalité plus complexe. Cette région, qui regroupe 700 millions d’habitants parlant plus de 100 langues et adhérant à 11 croyances religieuses différentes, se caractérise par une diversité de régimes politiques, de tailles de territoires, de géographies et de niveaux de développement économique. Durant la Guerre Froide, la région était divisée, avec cinq pays fondateurs de l’ASEAN (Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour et Thaïlande) formant des partenariats avec les États-Unis, tandis que trois pays d’Indochine (Cambodge, Laos et Vietnam) étaient alliés à la Chine et à l’ancienne Union soviétique. Après la fin de la Guerre Froide, l’ASEAN s’est élargie pour inclure ces trois pays d’Indochine ainsi que le Brunei, renforçant ainsi sa position géopolitique.
Cependant, un article influent du magazine américain *Foreign Affairs* souligne que malgré les succès de l’ASEAN en tant qu’organisation, une véritable unité demeure insaisissable. La région est en réalité traversée par deux réseaux distincts. D’un côté, le « Groupe Continental », composé du Cambodge, du Laos, du Myanmar et de la Thaïlande, manifeste une inclination marquée pour la Chine. De l’autre, l’Indonésie, la Malaisie et Singapour forment le « Groupe Maritime ». Ces derniers adoptent une posture plus prudente, cherchant à naviguer sans s’engager fermement entre la Chine et les États-Unis. Les Philippines, quant à elles, se distinguent par une approche différente, dépendant davantage des alliances extérieures, notamment avec les États-Unis, que des liens avec les autres membres de l’ASEAN.
La géographie a historiquement joué un rôle de séparateur, les chaînes montagneuses isolant des pays comme le Laos, le Myanmar et le Vietnam de la Chine. Les penseurs comme James Scott ont noté comment le relief difficile a historiquement empêché toute puissance unique de dominer ces territoires, créant ainsi une barrière naturelle qui limitait l’influence chinoise. Cependant, au 21ème siècle, les avancées technologiques ont permis de surmonter ces obstacles. Les routes, les chemins de fer et les zones économiques spéciales facilitent désormais les échanges de biens et de personnes. Dans ce contexte, l’initiative chinoise « la Ceinture et la Route » (« One Belt, One Road ») fournit un soutien financier majeur aux projets d’infrastructure à travers la région, notamment les trains à grande vitesse.
Cette connectivité accrue a rapproché les pays du continent d’Asie du Sud-Est de la Chine. Par exemple, le train à grande vitesse reliant la Chine au sud et à Vientiane, au Laos, a eu un impact considérable sur les échanges commerciaux. Le commerce entre la Chine et le Laos a explosé, principalement alimenté par les exportations agricoles laotiennes, tandis que des investisseurs chinois louent des terres au Laos. Cependant, cette relation présente aussi des revers : une zone économique spéciale établie près de la frontière sino-laotienne est devenue un territoire que le Laos peine à contrôler. Au Myanmar, bien que les oléoducs et gazoducs reliant la Chine à l’océan Indien fonctionnent, le pays est également un point de passage stratégique pour l’influence chinoise.
Le Vietnam, historiquement méfiant de l’influence chinoise, a vu ses liens s’intensifier suite à la guerre commerciale sino-américaine, qui a entraîné un déplacement de chaînes d’approvisionnement vers le nord du pays. Le Vietnam est devenu un centre commercial attractif, bénéficiant de taxes douanières plus basses que celles imposées par la Chine sur les produits vietnamiens, ce qui continue d’attirer les investissements. Dans le même temps, des projets d’envergure comme le train à grande vitesse Jakarta-Bandung en Indonésie (d’une valeur de 7,3 milliards de dollars en 2023) et le projet de train à grande vitesse en Malaisie (estimé à 12 milliards de dollars) illustrent l’implication financière chinoise dans le groupe maritime. Ces projets font de la Chine un partenaire économique majeur, sans pour autant qu’ils ne se traduisent par un renforcement unilatéral des liens entre l’Indonésie, la Malaisie et la Chine.
L’article de *Foreign Affairs* souligne que si les liens avec la Chine ont considérablement évolué au cours de la dernière décennie pour les pays continentaux, le groupe maritime, surnommé « Nusantara » par Philip Bowring (comprenant l’Indonésie, la Malaisie, Singapour et les Philippines), conserve une culture maritime et une tradition de commerce ouvert avec de nombreux partenaires. Cette ouverture contraste avec la revendication de souveraineté chinoise en mer de Chine méridionale, une voie maritime cruciale pour la région. Le groupe maritime, plus vaste et plus important pour le commerce mondial, attire davantage d’investissements et d’attention en matière de sécurité militaire. Depuis 2017, la coopération militaire dans cette région s’est principalement orientée vers les pays dotés d’un accès maritime, notamment le Vietnam.
Face à ces dynamiques, les États-Unis, le Japon et l’Australie s’appuient sur les pays maritimes pour contrer l’influence chinoise. La coopération militaire avec les Philippines, par exemple, vise à maintenir la stabilité de la « première chaîne insulaire », une ligne stratégique qui sépare la Chine de l’océan Pacifique.
En conclusion, les distinctions entre ces deux groupes au sein de l’Asie du Sud-Est devraient perdurer. Les pays du groupe maritime resteront ouverts à de multiples partenaires, bien que la Chine soit le principal acteur extérieur. Les pays du groupe continental, quant à eux, se retrouveront de facto intégrés dans la sphère d’influence chinoise. L’article suggère que pour contenir l’expansion de l’influence chinoise, les États-Unis devraient approfondir leurs relations avec la Thaïlande et le Vietnam, deux pays situés à la croisée de ces deux réalités géographiques et politiques.