Des découvertes archéologiques dans l’ouest de la Turquie révèlent une ancienne voie migratoire méconnue, remettant en question les modèles établis de l’expansion humaine hors d’Afrique. Une vaste plaine côtière, aujourd’hui engloutie par la mer Égée, aurait servi de corridor majeur pour atteindre l’Europe.
L’histoire de la dispersion de nos ancêtres sur la planète se révèle, une fois de plus, plus complexe qu’il n’y paraît. Si l’on savait que de petits groupes d’Homo erectus, il y a environ 2 millions d’années, puis d’Homo sapiens, il y a quelque 60 000 ans, avaient quitté le continent africain, berceau de l’humanité, le détail de leurs routes était sujet à débat. Longtemps, les chercheurs se sont focalisés sur quelques axes majeurs, considérés comme des « autoroutes préhistoriques ».
Parmi ceux-ci, la sortie par l’est, à travers la péninsule arabique, menait vers l’Asie, jusqu’en Inde, en Chine et en Océanie. Pour l’Europe, la voie septentrionale était privilégiée : après avoir traversé le Levant, les populations pénétraient en Anatolie (l’actuelle Turquie) avant de remonter vers le nord. De là, elles franchissaient le détroit du Bosphore, près de l’actuelle Istanbul, ou traversaient la Thrace, reliant la Turquie aux Balkans.
Ce scénario, largement confirmé par des découvertes archéologiques, est devenu le modèle dominant. Cependant, une nouvelle étude vient bousculer ces certitudes en mettant en lumière une « autoroute méridionale » jusqu’alors négligée.
Une nouvelle route à ciel ouvert
C’est dans l’ouest de l’Anatolie, sur la côte égéenne, que cette voie potentielle a été redécouverte. Au large d’Ayvalık, une zone côtière de la Turquie face à l’île grecque de Lesbos, le paysage actuel de mer bleue et d’îlots dissimule une réalité passée : une vaste plaine émergée. Durant les périodes de glaciation, le niveau de la mer Égée baissait considérablement, créant ainsi une passerelle naturelle vers l’Europe du Sud.
Cette route, bien que logiquement plausible, était largement ignorée. Elle était perçue, au mieux, comme une zone marginale, susceptible d’avoir été effacée par les eaux, rendant la recherche de vestiges hasardeuse. L’idée prédominante restait que le franchissement majeur vers l’Europe s’était opéré plus au nord.
Une récente étude menée par trois préhistoriennes turques, Hande Bulut, Göknur Karahan et Kadriye Özçelik, et publiée dans le *Journal of Island and Coastal Archaeology*, vient désormais ébranler ce dogme. Leurs recherches dans la région d’Ayvalık reconfigurent notre compréhension des migrations préhistoriques.
Ayvalık, carrefour préhistorique révélé
L’équipe a effectué des prospections systématiques sur 200 kilomètres carrés autour d’Ayvalık. Leurs efforts ont été fructueux, menant à la découverte de 138 outils en pierre répartis sur 10 sites. Ces artefacts attestent qu’Ayvalık a été un point de passage et d’occupation récurrent pour diverses populations humaines sur une très longue période.
« Notre découverte révèle qu’Ayvalık a été occupée par des hominines beaucoup plus tôt qu’on ne le pensait et qu’elle a servi de carrefour essentiel entre l’Anatolie et l’Europe », explique Hande Bulut.
Le secret de cette importance géographique réside dans la dynamique de la région. Durant les périodes glaciaires du Pléistocène, le niveau de la mer Égée s’abaissait de plus de 100 mètres. Les îles actuelles telles que Lesbos, Limnos et Gökçeada étaient alors reliées à l’Anatolie et à la Grèce continentale par une vaste plaine émergée. Ce qui est aujourd’hui une étendue marine était, à l’époque, une terre ferme, offrant un corridor naturel propice aux déplacements.
« Nos résultats montrent que la côte nord-égéenne n’était pas une périphérie, mais une véritable route de passage, utilisée de façon répétée par des populations humaines », souligne Kadriye Özçelik. L’absence de preuves antérieures ne signifiait pas une absence d’occupation.
À retenir
- Une nouvelle route migratoire préhistorique, le long de la côte égéenne de l’actuelle Turquie, a été mise en évidence.
- Durant les périodes glaciaires, une plaine émergée reliait cette région à la Grèce, formant un corridor vers l’Europe du Sud.
- La découverte de 138 outils en pierre sur 10 sites à Ayvalık atteste d’une occupation humaine ancienne et récurrente.
Contexte
L’expansion humaine hors d’Afrique s’est faite par étapes, avec différentes vagues migratoires pour Homo erectus puis Homo sapiens. Les modèles établis privilégiaient des routes terrestres par l’est et le nord, traversant le Moyen-Orient et l’Anatolie.
Ce qui change
Cette nouvelle étude propose une route méridionale alternative, exploitant des plaines côtières aujourd’hui submergées par la mer Égée. Elle suggère que l’arrivée des premiers humains en Europe a été plus diversifiée et complexe que ce que l’on pensait.
Prochaines étapes
Les chercheurs prévoient des fouilles stratigraphiques et des datations précises pour affiner la chronologie de cette route égéenne. Ces travaux permettront de mieux intégrer cette découverte dans le récit global des migrations humaines.
Chiffres clés
- Environ 2 millions d’années : Première sortie d’Afrique pour Homo erectus.
- Environ 60 000 ans : Départ d’Homo sapiens d’Afrique.
- 200 km² : Zone de prospection dans la région d’Ayvalık.
- 138 outils en pierre : Nombre d’artefacts découverts.
- 10 sites : Nombre de sites archéologiques identifiés.
- Plus de 100 mètres : Abaissement du niveau de la mer Égée durant les périodes glaciaires.