Les girlbands : miroirs d’émancipation ou créations calculées pour producteurs aux cheveux gris ? La nouvelle série documentaire Girlbands Forever, diffusée sur BBC Two et produite par Louis Theroux, suggère qu’elles sont les deux à la fois. Le programme retrace le parcours de groupes emblématiques des années 90 et 2000, tels qu’All Saints, Eternal, Atomic Kitten, Mis-Teeq et Little Mix, offrant un voyage nostalgique et parfois douloureux dans les coulisses de la gloire pop.
Ce documentaire en trois parties promet de lever le voile sur les scandales et les drames qui ont jalonné les carrières de ces jeunes femmes. Les témoignages recueillis ne manquent pas de révélations : Kelle Bryan d’Eternal raconte comment les membres étaient soumises à des régimes contrôlés dans un centre spécialisé pour gérer leur poids, une version démentie par la direction d’EMI UK. Kerry Katona, quant à elle, évoque un journaliste s’étant présenté chez sa mère avec de la cocaïne dans le but d’obtenir une exclusivité. Melanie Blatt d’All Saints révèle avoir subi des pressions pour avorter après sa grossesse.
Au-delà des potins et des « bad buzz », Girlbands Forever se distingue par sa profondeur et sa sensibilité. Loin d’être un simple exercice cynique visant à exposer les vies privées et les difficultés financières des ex-idoles, le documentaire explore les normes sociales imposées à ces artistes, celles qu’elles ont subies, combattues ou redéfinies. Il met en lumière la manière dont ces groupes ont influencé la culture et la société, tout en soulignant les défis persistants auxquels les femmes dans l’industrie musicale sont toujours confrontées.
Le film pointe du doigt une réalité peu évoluée : si l’on pensait que la perception des célébrités avait changé, l’explosion de la vie privée sur les réseaux sociaux montre une tendance à la « cannibalisation » des relations pour le gain de visibilité. La série rappelle également le combat acharné des artistes noires, qui devaient travailler cinq fois plus pour une fraction de l’attention médiatique. L’impact d’une membre blanche, mince et blonde sur le succès d’un groupe est souligné, prouvant que, malgré une ouverture culturelle apparente, les angles de la pop culture n’ont pas radicalement changé de direction.
Les archives vidéo apportent une touche particulièrement émouvante, montrant la fraîcheur et le talent brut de ces jeunes femmes à leurs débuts. Les images d’Atomic Kitten rencontrant Westlife, empreintes d’une timidité adolescente, ou celles des premières apparitions des Sugababes, avec leur attitude « street » et leur chorégraphie minimaliste, résonnent avec force. Le documentaire aborde aussi la célèbre politique de « porte tournante » des Sugababes, une période chaotique mais fascinante qui a vu se succéder de nombreuses membres.
Bien que les Spice Girls, phénomène planétaire, ne soient pas directement représentées, leur succès fulgurant sert de toile de fond. Le programme donne la parole à des artistes établis qui ont vu leur carrière éclipsée par l’arrivée de ces nouveaux phénomènes. Certains expriment une forme de scepticisme quant à l’impact de « Wannabe », suggérant que le succès du groupe reposait davantage sur un stratégie marketing efficace que sur un véritable « Girl Power ». Le producteur Pete Waterman n’hésite pas à qualifier cela de « pouvoir d’EMI ».
L’industrie musicale sort souvent malmenée de ce récit, et Piers Morgan, en particulier, se retrouve dans une position peu enviable. Le documentaire met en évidence un schéma récurrent : la grossesse d’une membre d’un groupe était souvent perçue par la direction masculine comme un coup fatal porté au groupe. Dans ce contexte, voir Melanie Blatt performer avec son ventre arrondi sur scène, défiante et vibrante, s’apparente à un acte punk, une vision porteuse de changement. L’artiste elle-même exprime une certaine réserve quant à sa participation, se présentant avec humour comme « Mel des années 90 ».
Le fil conducteur de la série réside dans la capacité de jeunes femmes talentueuses, initialement bridées, à s’émanciper et à réussir par elles-mêmes. Peu importe leurs origines, leur destinée leur appartient. Bien qu’elles n’aient pas toujours eu le sentiment d’être pleinement autonomes, elles sont devenues des icônes d’émancipation pour des générations plus jeunes. Elles ont incarné la joie d’une sororité, souvent issue de milieux modestes, voyageant à travers le monde et vivant un rêve. C’est cette énergie que le monde continue de rechercher. Et pour couronner le tout, une bande sonore incluant des tubes comme « Never Ever », « Sounds of the Underground » et « Scandalous » promet de faire vibrer les nostalgiques. L’heure est venue de plonger dans cet univers.