Publié le 2023-11-10 10:00:00. L’écrivaine Jenny Erpenbeck explore dans un extrait de son nouveau livre la manière dont les objets du quotidien disparaissent, emportant avec eux des pans entiers de notre culture et de notre façon de penser.
Certains objets, tels que les repose-gouttes des cafetières, ont disparu de nos vies sans bruit, victimes des évolutions technologiques ou des changements sociaux. D’autres, comme les magasins de raccommodage de collants, ont succombé à la mondialisation et à l’économie de marché. Ces disparitions, même anodines en apparence, signalent plus qu’une simple perte matérielle : elles témoignent de la disparition de savoir-faire, de modes de vie et d’une certaine philosophie.
L’autrice illustre cette idée à travers des exemples personnels et des observations sur la société allemande. L’introduction des aspirateurs et des moquettes a rendu obsolètes les supports à tapis, jadis utilisés pour dépoussiérer les lourdes carpettes persanes. La chute du Mur de Berlin a signé la fin des petits commerces spécialisés, incapables de rivaliser avec l’offre occidentale bon marché. Quant aux repose-gouttes, ces petits dispositifs en caoutchouc mousse qui protégeaient les nappes des taches de café, ils ont été supplantés par l’engouement pour les machines à expresso importées d’Italie, symboles d’une prospérité retrouvée après la guerre.
Ces objets « disparaissent lorsqu’ils sont privés de leurs moyens d’existence, comme s’ils avaient eux aussi une faim à assouvir », écrit Erpenbeck. La destruction d’une moquette par les bombardements, la pénurie d’argent pour en acheter de nouvelles, la mort des hommes qui en assuraient l’entretien, ou encore la fermeture des magasins de collants face à la concurrence occidentale, sont autant de raisons qui mènent à la disparition de ces objets, révélant la fragilité de nos habitudes face aux grands bouleversements historiques et économiques.
L’écrivaine établit un parallèle entre la disparition de ces objets et la pensée qui les sous-tend. « Chaque fois qu’une chose disparaît de la vie quotidienne, bien plus a disparu que la chose elle-même – la façon de penser qui l’accompagne a disparu, et la façon de ressentir, le sens de ce qui est approprié et de ce qui ne l’est pas, de ce que l’on peut se permettre et de ce qui est au-dessus de ses moyens. » La généralisation de l’achat de collants neufs plutôt que de leur raccommodage illustre cette nouvelle donne, où la consommation remplace la réparation.
Dans une autre section, Erpenbeck évoque la « perte » systématique d’objets lors de ses voyages ou déménagements. Ces objets égarés entre deux lieux symbolisent un tribut payé au changement, une sorte de sacrifice pour une nouvelle étape de vie. Paradoxalement, sa vie quotidienne est marquée par une accumulation d’objets, si bien qu’elle imagine un incendie lui forçant à n’emporter que ses agendas, lettres et albums photos.
Une rencontre avec une femme russe, ayant immigré en Allemagne avec ses quatre enfants et deux valises, offre une perspective radicale. Cette femme raconte avoir organisé un grand feu de joie pour brûler les dessins de ses enfants, une manière de se rappeler les souvenirs associés à chaque œuvre avant de les voir disparaître, tout en allégeant le poids du passé pour un nouveau départ. « On ne peut pas tout emporter avec soi », conclut-elle.
L’autrice termine son texte par une réflexion sur le tumulte de la vie moderne, une accumulation de tâches et d’obligations qui s’apparentent aux « deux aiguilles à tricoter circulaires démentes » qui l’entourent. Cette effervescence, bien qu’épuisante, est interprétée comme le signe que le « moment du ravissement » est arrivé, une immersion profonde dans le processus créatif, la gestation de son nouveau roman.