Publié le 21 octobre 2025. Après plus de 40 ans derrière les barreaux pour un crime qu’il jure ne pas avoir commis, César Fierro, ressortissant mexicain, tente de se réinsérer dans une société qu’il a quittée en 1979. Libéré en 2020, il est aujourd’hui au cœur de deux documentaires retraçant son combat pour la justice et sa difficile reconstruction.
- César Fierro, 69 ans, a passé plus de quatre décennies en prison, dont la moitié en isolement cellulaire, au Texas pour un meurtre qu’il nie.
- Condamné à mort, il affirme avoir été contraint d’avouer sous la menace de tortures infligées à ses proches par des policiers de Ciudad Juárez.
- Depuis sa libération en 2020, il peine à retrouver sa place dans la société et attend toujours des excuses des autorités américaines et mexicaines.
César Fierro, aujourd’hui âgé de 69 ans, a connu une existence hors norme, marquée par une incarcération prolongée aux États-Unis pour un crime qu’il a toujours nié. Ce natif de Ciudad Juárez, ville frontalière du nord du Mexique, a passé plus de quarante ans derrière les barreaux au Texas, dont la moitié en cellule d’isolement. Condamné à mort, il a finalement été libéré en 2020, mais l’absence d’excuses publiques de la part des autorités de Ciudad Juárez et d’El Paso pèse encore sur lui.
Son parcours est désormais raconté à travers deux documentaires réalisés par le cinéaste mexicain Santiago Esteinou : « Los años de Fierro » (2014), qui revient sur son procès, et « La Libertad de Fierro » (2024), axé sur son adaptation à la vie en dehors de la prison. Ces œuvres visent à réhabiliter son image et à mettre en lumière les dysfonctionnements judiciaires qui ont marqué sa vie.
L’aveu arraché
L’affaire remonte à février 1979, lorsque le corps d’un chauffeur de taxi, Nicolás Castañón, est retrouvé abattu près de la frontière mexicaine à El Paso. Cinq mois plus tard, César Fierro est interpellé. Les autorités l’accusent initialement d’avoir tenté d’introduire de la drogue en prison, une charge qu’il réfute.
C’est alors que la pression s’intensifie. Fierro raconte avoir été contraint de signer des aveux pour le meurtre du chauffeur de taxi. Une contrainte d’autant plus forte que les policiers de Ciudad Juárez l’auraient informé que sa mère et son beau-père étaient détenus et menacés de torture si le crime n’était pas reconnu. La Commission nationale des droits de l’homme du Mexique (CNDH), dans une enquête menée entre 2021 et 2024, a confirmé cette version, indiquant que des agents municipaux avaient arrêté ses proches et les avaient menacés de « leur causer des dommages physiques par la torture ».
« La justice m’a tout pris. Si cela m’arrivait, cela pourrait arriver à n’importe qui. Je suis libre, mais il ne me reste plus beaucoup de temps à vivre. »
César Fierro, dans une interview à BBC News Mundo
Peu après la libération de ses parents, César Fierro s’est rétracté, clamant son innocence. Un mémoire lié à l’affaire Avena, un procès intenté par le Mexique contre les États-Unis devant la Cour internationale de Justice pour violation des droits consulaires, souligne que Fierro a avoué uniquement par peur pour la vie de ses parents, face à des policiers potentiellement liés à la « Brigade blanche », un groupe paramilitaire connu pour ses pratiques de torture.
Aucune preuve matérielle ne reliait Fierro au crime. De plus, le propriétaire du taxi avait témoigné que Fierro se trouvait chez lui au moment du meurtre. L’accusation reposait essentiellement sur les aveux signés et le témoignage d’un adolescent de 16 ans, souffrant de troubles de santé mentale, qui affirmait avoir été dans le taxi et avoir vu Fierro commettre le meurtre. Malgré ces éléments, il fut condamné à mort en 1980. En 1994, un juge reconnaîtra une « forte probabilité que les aveux de l’accusé aient été forcés », mais pour des raisons procédurales, un nouveau procès lui fut refusé.
La solitude de la prison
L’isolement cellulaire a marqué une grande partie de sa peine. Transfert à l’unité Polunsky en 1999, il y a passé le reste de son temps dans une cellule de 3 mètres sur 3, 23 heures sur 24, sans contact humain ni lumière naturelle. Fierro rapporte avoir subi des abus de la part du personnel pénitentiaire, décrit des privations de nourriture et de soins, et a même tenté de mettre fin à ses jours à plusieurs reprises. Ils lui ont retiré ses draps, ses vêtements et la cuvette des toilettes pour prévenir toute tentative de suicide.
Il affirme également avoir été privé de ses médicaments pour l’anxiété et la dépression, le plongeant dans un état de confusion et nécessitant une rééducation psychologique. Pour tenir, il se livrait à des exercices, chantait et tentait d’ignorer ses geôliers. Au fil des années, les médias américains ont commencé à le présenter comme le détenu ayant passé le plus de temps dans le couloir de la mort du pays.
Sa mère, qu’il décrit comme sa « meilleure amie », est décédée pendant son incarcération. Elle s’inquiétait chaque fois qu’il recevait une date d’exécution, ce qui est arrivé à 17 reprises. Fierro raconte avoir approché la mort à quatre heures de l’exécution, sans peur, convaincu que la vérité finirait par éclater.
La liberté de Fierro
Le 14 mai 2020, un tribunal texan annule sa condamnation à mort, invoquant des erreurs procédurales. Condamné à la réclusion à perpétuité, il se voit accorder une libération conditionnelle immédiate et est expulsé vers le Mexique. L’État du Texas ne lui a jamais permis de faire appel sur le fond de sa culpabilité, les tribunaux fédéraux estimant sa demande déposée hors délai.
À sa sortie, confronté à la pandémie de Covid-19, Fierro se retrouve sans logement, sans travail et sans réseau de soutien. Le réalisateur Santiago Esteinou lui offre alors l’hospitalité, dans un appartement où il vit toujours aujourd’hui. Les mesures de confinement liées à la pandémie, paradoxalement, lui ont permis une adaptation plus douce à la vie extérieure : « La pandémie m’a profité d’une certaine manière. […] comme il y avait moins de monde dans les rues, j’ai eu la possibilité de mieux m’adapter ».
La CNDH a recommandé au gouvernement mexicain de lui présenter des excuses publiques, de lui fournir une aide psychologique et une compensation financière, et même de nommer un parc ou une rue en son honneur. Des recommandations qui sont restées lettre morte à ce jour. Fierro lutte pour sa subsistance financière et pour sa réinsertion sociale. Il a suivi des cours de cuisine et tenté de travailler dans un restaurant, mais l’anxiété l’a poussé à quitter cet emploi. Il pratique le Tai Chi et apprend l’anglais, défiant la peur qui l’habite encore face aux lieux publics tels que le métro : « J’ai encore beaucoup de peurs. […] Je ne suis pas dans ces endroits-là et je me sens nerveux », confie-t-il. « Je ne vais pas encore à 100%, mais j’y vais. »