Publié le 21 février 2026 11h45. Au XVIIIe siècle, la reconstruction de la puissance navale espagnole s’est appuyée sur des figures clés comme Jorge Juan, dont l’influence se manifeste encore aujourd’hui dans les infrastructures de l’Arsenal de Carthagène.
- Jorge Juan a joué un rôle déterminant dans la modernisation de la marine espagnole, notamment en concevant l’Arsenal de Carthagène.
- Des documents d’archives révèlent son implication directe dans les travaux de l’Arsenal, avec des recommandations techniques précises pour augmenter sa capacité de production.
- L’Arsenal de Carthagène, transformé grâce à son intervention, est devenu un centre névralgique de la construction navale espagnole.
La monarchie espagnole, au XVIIIe siècle, s’est lancée dans une ambitieuse entreprise de reconstruction de sa flotte, affaiblie par les siècles précédents. Cette refonte s’articulait autour de trois axes majeurs : centralisation, professionnalisation et modernisation. La création de grands arsenaux, à Ferrol, Cadix et Carthagène, n’était pas un simple choix logistique, mais une véritable déclaration stratégique. Au cœur de cette transformation, Jorge Juan y Santacilia s’est imposé comme un acteur incontournable.
Les archives municipales de Carthagène conservent des témoignages précieux de sa relation avec la ville. Entre 1750, 1761 et 1764, plusieurs lettres envoyées de Madrid concernant les travaux du nouvel Arsenal y sont conservées. Une lettre manuscrite, signée par Jorge Juan lui-même, adressée à Don Julián de Arriaga, secrétaire d’État à la Marine, se distingue particulièrement. Il ne s’agit pas d’une correspondance protocolaire, mais d’un rapport technique de haut niveau, fruit de sa visite des quais de l’Arsenal en compagnie de Blas de Barreda et de l’ingénieur Mateo Vodopich.
Son diagnostic était clair et ambitieux : il était impératif de modifier et d’agrandir les quais de carénage afin de pouvoir construire simultanément six navires de ligne, avec leurs mâts correspondants. L’objectif était d’élever la capacité productive et opérationnelle de l’Arsenal au niveau des plus grands ports européens. Il ne s’agissait pas de simples améliorations, mais d’un redimensionnement complet des infrastructures pour permettre à Carthagène d’accueillir une équipe de construction navale moderne. Ces nouveaux quais permettraient également la fabrication de navires plus petits, tels que des chébecs, des pontons et des gangboats, indispensables à la logistique et aux opérations en Méditerranée.
Jorge Juan n’était pas un simple théoricien enfermé dans son bureau. Il avait mesuré le méridien dans la vice-royauté du Pérou en collaboration avec des scientifiques français, infiltré les chantiers navals britanniques en tant qu’espion pour étudier leurs méthodes de construction, et promu la modernisation scientifique de la marine. Lorsqu’il est intervenu à Carthagène, il n’a pas improvisé, mais appliqué un modèle réfléchi et éprouvé.
Ces années ont marqué une grande transformation pour Carthagène. L’Arsenal n’a pas seulement modifié le paysage urbain, il a redéfini l’économie, la démographie et l’identité de la ville. Ateliers, quais, entrepôts, casernes, fours, usines de gréage… un véritable écosystème industriel au service de la puissance navale s’est développé. La ville a cessé d’être une simple place forte pour devenir une véritable usine de construction navale.
Dans ce contexte, l’intervention de Jorge Juan a été décisive. Son souci du détail concernant la capacité des coques, la résistance structurelle des quais et l’optimisation des espaces pour le gréement témoigne d’une mentalité industrielle avant l’heure. Il comprenait que sans infrastructures adéquates, il n’y a pas de flotte, et sans flotte, il n’y a pas d’empire.
Il n’est pas anodin que des navires comme le « San Ildefonso » aient été construits dans cet Arsenal des décennies plus tard, symbolisant la maturité technique atteinte par la construction navale espagnole. Ce succès n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une histoire, d’une planification et du talent de figures comme Jorge Juan.
Au milieu de la rivalité avec la Grande-Bretagne, la supériorité maritime ne s’est pas construite uniquement lors de batailles navales comme celle de Trafalgar ou à Carthagène des Indes. Elle s’est jouée bien avant, dans les chantiers navals, dans la qualité du bois, dans la géométrie des charpentes et dans l’efficacité des cales sèches. Jorge Juan avait compris que la guerre moderne exigeait l’application des sciences et des techniques.
Lors de ses interventions en 1761 et 1764, il n’était pas un visiteur occasionnel, mais un superviseur d’un projet national. Carthagène n’était pas une destination parmi d’autres, mais un élément structurel du système naval espagnol en Méditerranée.
Ce qui définit sa relation avec la ville, c’est sa fonctionnalité stratégique. Jorge Juan ne venait pas pour parader, mais pour vérifier, corriger et projeter. Et cette contribution, bien qu’elle ne soit pas celle d’une victoire militaire, possède la grandeur de ce qui perdure.
Aujourd’hui, en se promenant autour de l’Arsenal et en contemplant ses murailles, ses quais et ses bâtiments, on assiste à la matérialisation de cette politique éclairée, qui a privilégié la connaissance, l’ingénierie et la professionnalisation. Une politique qui a compris que le prestige international se construit avec l’investissement, la planification et le talent.
Il ne serait pas exagéré de dire que sans des hommes comme lui, l’Arsenal de Carthagène n’aurait pas atteint le niveau qu’il a atteint dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Et sans cet Arsenal, l’histoire navale espagnole serait très différente.
Dans ces documents manuscrits conservés dans les archives municipales bat le cœur de la véritable histoire : celle du travail méthodique, de la conception stratégique et d’une ville clé de l’architecture navale du XVIIIe siècle.
Jorge Juan n’était pas originaire de Carthagène, mais il y a laissé son empreinte. Et cette trace n’est pas symbolique, elle est physique, structurelle et tangible. Elle se retrouve dans les quais, dans la planification et dans la conception de l’Arsenal comme un complexe industriel de premier ordre.
Il est important de s’en souvenir, non par nostalgie, mais par cohérence historique. Car lorsque l’on parle d’identité navale, on parle aussi de ceux qui l’ont rendue possible. Et parmi eux, avec une écriture ferme et un esprit scientifique, le nom de Jorge Juan y Santacilia brille.