Laura De Weck, animatrice de «LiteraturClub», revient sur son parcours littéraire avec Max Frisch, de l’emprunt secret d’un ouvrage à la redécouverte du roman «Stiller». Un témoignage personnel.
À l’âge de 15 ans, j’ai dérobé un livre à la bibliothèque de mon établissement scolaire. Il s’agissait d’un recueil de textes courts de Max Frisch, édité par Uwe Johnson, réunissant des extraits de l’auteur sous des thèmes variés tels que «Tentatives d’amour», «Die?», ou encore «Nationalité: Suisse». Lorsque notre professeur d’allemand a signalé la disparition de l’ouvrage, j’ai gardé le silence.
Mon intention première était de racheter le livre volé, mais il était hélas épuisé. Je ne pouvais me résoudre à voir ces «mots de couteau» de Max Frisch dispersés sans qu’ils me disent quelque chose de particulier. Ce vol a déclenché ce que l’on pourrait appeler une prise de conscience littéraire : comment cet homme pouvait-il connaître mes angoisses latentes face à la mort, mon amour juvénile et sans fondement pour la jeune femme à lunettes et au fume-pipe sur la couverture ? Comment pouvait-il dépeindre mon propre environnement, si difficilement accessible, la Suisse, avec une telle précision dans ses mots ?
Certes, avant de lire Frisch, j’avais déjà connu l’ivresse de la littérature, notamment avec Schiller ou Shakespeare. Cependant, mon attention se portait davantage sur le rythme, la musicalité, le poids des siècles. Chez Frisch, j’ai ressenti une connexion immédiate, une reconnaissance : en tant qu’individu moderne, je me sentais compris, observé, vu, voire exposé.
J’ai non seulement pris cette expérience comme une affaire personnelle, mais j’ai aussi compris, grâce à lui et plus tard par le biais des discours féministes, que la sphère privée est intrinsèquement politique. Max Frisch écrivait dans «Mon nom est Gantenbein» : «Parfois, il me semble aussi que chaque livre, s’il ne traite pas de la prévention de la guerre, est insensé s’il ne vise pas la création d’une société meilleure… Ce n’est pas le moment pour les histoires d’ego. Et pourtant, la vie humaine se déroule ou échoue chez l’individu, nulle part ailleurs.»
« Mais Frisch n’est-il pas juste plus actuel ? »
Comme tout adolescent changeant de groupe musical favori, les portes de lecture de Frisch se sont refermées dans ma vie. J’ai découvert d’autres écrivains contemporains qui me marquaient tout autant. De temps à autre, j’ai retrouvé des textes de Frisch au théâtre, mais je les trouvais alors parfois excessifs ou didactiques.
En relisant récemment un «questionnaire» de Frisch, j’ai été interpellée par des phrases telles que «Pourquoi ne devons-nous pas comprendre les femmes ?». Et pourquoi s’intéresser à une histoire comme «Homo Faber», où un père tombe amoureux de sa propre fille ? Mais Frisch n’est-il pas juste plus actuel ?
C’est donc avec un certain scepticisme que j’ai entrepris la lecture du roman «Stiller» il y a un mois. Le récit porte sur le sculpteur Stiller, qui disparaît soudainement. Six ans plus tard, un homme apparaît, physiquement semblable à Stiller, mais se présentant sous le nom de M. White.
Là encore, j’ai retrouvé l’électricité de la langue de Frisch, ses observations percutantes, ses personnages empreints de politique. L’image masculine que projette le personnage de Stiller est frappante d’actualité : il aspire à être différent, plus viril, sans scrupules et irrésistible auprès des femmes. Une conception traditionnelle de la masculinité, qu’il finit par déconstruire.
« L’image masculine que projette le personnage de Stiller est frappante d’actualité »
Le concept du mariage ouvert est également abordé entre les protagonistes. Enfin, Frisch dresse un portrait de la Suisse qui pourrait tout droit sortir d’un commentaire sur l’actualité : «(Le Suisse) peut probablement imaginer que la France ou la Grande-Bretagne finissent par tomber ; mais pas la Suisse.» Une recommandation de lecture absolue, soixante-dix ans après sa publication !
SRF 1, Literaturclub, le 7 octobre 2025, 22h30.