Le football professionnel s’aventure hors de ses frontières traditionnelles, ouvrant une nouvelle ère avec des matchs de saison régulière qui se dérouleront pour la première fois sur des terrains étrangers. Cette initiative, longtemps freinée par des batailles juridiques et politiques, verra le FC Barcelone affronter Villarreal en Liga à Miami le 20 décembre, tandis que l’AC Milan croisera le fer avec la Como en Serie A à Perth, en Australie, en février prochain.
Cette démarche, calquée sur le modèle d’autres ligues sportives nord-américaines telles que la NFL, la NBA et la MLB qui exportent déjà leurs rencontres, suscite un débat intense au sein de l’écosystème footballistique mondial. Longtemps opposées, les instances dirigeantes nationales, continentales et même la FIFA ont dû céder du terrain face à une longue bataille juridique menée par Relevent, une société de marketing sportif. Le règlement de ce litige, impliquant notamment la FIFA et la Fédération américaine de football (USSF), a levé des obstacles majeurs, laissant l’UEFA, l’instance européenne, comme l’un des derniers bastions d’opposition.
La différence fondamentale, soulignent les observateurs, réside dans la structure pyramidale du football mondial, régie par la FIFA, et l’existence de ligues professionnelles établies dans les pays de destination. Contrairement à la NFL, qui opère dans des marchés où le football organisé est marginal, les ligues comme la Liga ou la Serie A entrent en concurrence directe avec des compétitions nationales déjà bien ancrées. Ce caractère potentiellement perturbateur a nécessité l’aval de nombreuses entités, y compris les fédérations nationales (RFEF en Espagne, USSF aux États-Unis, Football Australia, FIGC en Italie), les confédérations régionales (UEFA, CONCACAF, Confédération asiatique de football) et la FIFA elle-même.
Initialement, la FIFA et l’USSF, après avoir transigé sur des poursuites antitrust avec Relevent Sports en 2024 et 2025, se sont retrouvées dans une position difficile pour s’opposer à ces rencontres. La réticence la plus marquée est venue de l’UEFA. La présidence de l’instance européenne, incarnée par Aleksander Čeferin, a toujours fermement défendu le principe des matchs de championnat joués à domicile, arguant que toute dérogation « priverait les supporters fidèles du droit de vote et pourrait introduire des éléments de distorsion dans les compétitions ». Malgré cette opposition affichée, l’UEFA a finalement donné son feu vert, qualifiant ces autorisations d’« exceptionnelles » et réfutant tout caractère de précédent.
Cette décision de l’UEFA, qualifiée de « consentie à contrecœur », soulève des interrogations. Le communiqué officiel de l’instance européenne mettait l’accent sur un « cadre réglementaire » jugé « pas suffisamment clair et détaillé » par la FIFA, laissant entendre que le risque de nouvelles poursuites judiciaires aurait pu contraindre l’UEFA à approuver ces rencontres. Une lecture cynique pourrait y voir une manœuvre où, face à un manque de règles claires de la FIFA et à la pression de partenaires commerciaux impliqués dans le projet, l’UEFA aurait choisi de ne pas s’engager dans un combat jugé perdu d’avance.
Le dirigeant de la Liga, Javier Tebas, et le FC Barcelone sont considérés comme les principaux artisans du match de Miami. L’UEFA, en tant que partenaire commercial des clubs européens, notamment pour la commercialisation de la Ligue des Champions, pourrait également être influencée par les intérêts de ses propres partenaires. Le fait que Relevent Sports, à l’origine du procès, soit désormais chargé de monétiser les droits de diffusion des compétitions interclubs de l’UEFA à partir de 2027, alimente les spéculations quant à une potentielle influence de ces intérêts commerciaux sur la décision finale.
L’opposition initiale de clubs comme le Real Madrid repose sur des arguments légitimes. Le déplacement d’un match de Liga déjà considéré comme un déplacement coûteux pour le FC Barcelone, tel que celui contre Villarreal, vers Miami, terrain neutre et potentiellement favorable aux Catalans, fausse la compétition. En revanche, le déplacement de Milan à Perth pour affronter Como semble moins sujet à controverse sportive. L’absence de San Siro pour Milan, en raison des Jeux Olympiques d’hiver de 2026, et le partage du stade avec l’Inter Milan, dont le calendrier est déjà chargé, rendent le choix de l’Australie, malgré la distance, presque inévitable, aucune autre infrastructure italienne n’étant en mesure d’accueillir un tel événement.
Malgré les impératifs logistiques, la décision a suscité le mécontentement de nombreux joueurs et fans. Frenkie de Jong, milieu de terrain du FC Barcelone, a exprimé sa compréhension des critiques concernant l’avantage conféré à son équipe, tout en soulignant la fatigue engendrée par le voyage. L’Italien Adrien Rabiot, quant à lui, a qualifié cette décision d’« absurde », déplorant le manque de consultation des joueurs. Des personnalités politiques, comme Glenn Micallef, commissaire européen au portefeuille du sport et de la culture, ont dénoncé ces rencontres comme une « trahison » envers les « communautés locales et les supporters », soulignant que le football représente pour eux « plus qu’une simple compétition, c’est une affaire de communauté, d’amitié et de famille ».
Ces réactions rappellent l’échec de l’initiative du « 39e match » de la Premier League en 2008, qui avait suscité une telle opposition qu’elle fut rapidement abandonnée. Les préoccupations concernant la distorsion de la concurrence, la charge de travail accrue des joueurs – un point également soulevé par le syndicat FIFPro – interrogent sur la pertinence et la légitimité de ces déplacements. Pour des clubs comme Barcelone et Milan, les retombées financières directes de ces rencontres (environ 12 millions de dollars pour le match de Liga et 10 millions pour la Serie A) représentent une fraction minime de leurs revenus globaux. L’enjeu principal semble résider dans la croissance de la notoriété, l’acquisition de nouveaux fans et potentiellement de nouveaux sponsors, bien que l’efficacité de cette stratégie pour convertir des supporters occasionnels en fans fidèles, en particulier pour des équipes comme Villarreal ou Como, reste à démontrer.