Publié le 2025-10-16 06:46:00. Des jeunes Indiens, surnommés les « Solve Ninjas », transforment leur frustration face aux problèmes quotidiens en actions concrètes grâce à un chatbot accessible sur WhatsApp. Cet outil simple permet de documenter et de résoudre des questions locales, de la gestion des déchets aux dégâts causés par les catastrophes naturelles.
- Un jeune militant du Pendjab a utilisé le chatbot Reap Benefit pour recenser les dégâts des inondations, permettant ainsi l’obtention d’indemnisations.
- Des milliers de jeunes, formés par Reap Benefit, agissent en tant que « Solve Ninjas » pour améliorer leurs quartiers, en transformant des observations quotidiennes en solutions tangibles.
- La plateforme Reap Benefit, via un chatbot WhatsApp, jette les bases d’une gouvernance citoyenne en reliant les citoyens aux autorités et en fournissant des données exploitables.
Dans le village de Mansa, au Pendjab, Ranveer, 24 ans, a vécu l’impuissance face aux inondations qui ont dévasté son foyer. Mais armé d’un outil simple, le chatbot WhatsApp de Reap Benefit, il a transformé cette expérience en une force motrice pour sa communauté. « Je me souviens avoir vu le désespoir sur tous les visages », témoigne-t-il. « Je voulais faire quelque chose, mais je n’étais pas un fonctionnaire. Qui m’écouterait ? » C’est en documentant méthodiquement les dégâts – photos, géolocalisation, noms – que Ranveer a pu fournir des preuves vérifiables aux autorités. Ce rapport structuré, généré automatiquement par le chatbot, a permis de simplifier la bureaucratie et d’accélérer l’arrivée des compensations monétaires sur les comptes bancaires des familles sinistrées. Ranveer, qui se sentait auparavant démuni, s’est ainsi vu transformer en « un pont » entre les besoins de sa communauté et les solutions.
Cette expérience n’est pas isolée. Des milliers de jeunes Indiens, des villes aux campagnes, sont devenus des « Solve Ninjas ». Ils utilisent le chatbot Reap Benefit, intégré à leur plateforme de messagerie favorite, WhatsApp, pour agir au quotidien. Que ce soit Chandu, une étudiante de Kolar, qui a suggéré l’usage de coques de noix de coco à la place des gobelets en papier, ou Kaushik Ravi, 23 ans, qui a initié le nettoyage d’un dépotoir illégal avec ses voisins, tous démontrent que l’action citoyenne peut naître de gestes simples.
Le fonctionnement du chatbot repose sur un cycle efficace : Découvrir, Enquêter, Résoudre, Partager. L’utilisateur identifie un problème, collecte des informations auprès de sa communauté, enregistre ces données, puis partage les conclusions. Le chatbot va même jusqu’à identifier les compétences acquises par l’utilisateur, telles que la communication ou la pensée critique, offrant une sorte de bulletin de croissance personnelle lié à un impact réel.
Kaushik Ravi, passionné par la technologie civique, a vu sa manière d’interagir avec son environnement changer radicalement grâce à WhatsApp. « Enregistrer les actions était aussi naturel que d’envoyer un message à un ami », explique-t-il. La résolution collective de problèmes locaux, comme les nids-de-poule, les robinets cassés ou les lampadaires manquants, est ainsi facilitée, démontrant que la gouvernance n’est pas l’apanage des seuls fonctionnaires.
Derrière ce mouvement se trouve Reap Benefit, une organisation cofondée en 2013 par Kuldeep Dantewadia. Sa mission est de mobiliser la jeunesse pour qu’elle transforme ses frustrations en actions civiques et climatiques. « Nous avons réalisé que les jeunes voulaient aider, mais ne savaient pas comment », confie Kuldeep Dantewadia. Le chatbot agit comme un catalyseur, suggérant des actions, comme « Veux-tu être un super-héros pendant cette inondation ? » ou « Pouvez-vous auditer les arbres de votre rue aujourd’hui ? ». Ces actions, répétées, génèrent des données, des compétences et renforcent le sentiment d’appartenance communautaire.
L’impact de ce programme est déjà considérable. Lors des inondations à Chennai, des bénévoles ont cartographié les zones d’engorgement, fournissant des données cruciales à la municipalité pour le désensablement. Au Karnataka, les données sur les nids-de-poule ont été utilisées par l’Autorité des services juridiques de l’État. À Delhi, les contributions citoyennes ont influencé 15 politiques dans le cadre du Plan d’Action Climatique de la ville. Plus de 150 000 volontaires, répartis dans 18 États indiens, participent aujourd’hui à ce mouvement.
Pour ces jeunes volontaires, la transformation est profonde. Kaushik, qui avant documentait sa colère face à un arbre déraciné, a pu mobiliser des familles pour en replanter. Chandu, qui se sentait auparavant impuissante, sait désormais comment documenter les problèmes et rallier sa communauté. Ranveer, quant à lui, a vu ses compétences numériques et en communication s’améliorer grâce au chatbot, ce qui le motive à s’investir davantage.
L’un des défis majeurs pour Reap Benefit réside dans le maintien de l’engagement. Pour y répondre, l’organisation cultive un fort sentiment d’appartenance à travers des groupes d’entraide en ligne et des rencontres régulières. « Lorsque vous êtes dans un groupe où tout le monde résout des problèmes, vous ne vous sentez pas seul », affirme Chandu. Le chatbot évolue avec les utilisateurs, leur offrant de nouvelles opportunités de développement, ce qui contribue à leur fidélisation.
L’impact de ces actions citoyennes va bien au-delà des initiatives individuelles. En générant des données ascendantes, les bénévoles comblent un manque crucial dans un pays où le ratio fonctionnaires/citoyens est faible (environ 83 fonctionnaires pour 10 000 habitants en Inde, contre 625 à New York). « Les citoyens doivent donc jouer un double rôle en exigeant de meilleurs services et en fournissant des solutions et des données. Le chatbot contribue à combler cet écart », explique Kuldeep Dantewadia.
Des exemples concrets de cette collaboration citoyen-gouvernement existent : à Bangalore, les contributions des citoyens ont permis de réorienter des budgets vers les centres de santé et les systèmes d’assainissement scolaire. À Delhi, les politiques climatiques reflètent désormais les réalités vécues par les habitants. Parfois, le chatbot donne lieu à des solutions inattendues, comme la mise en relation d’un agriculteur confronté à des singes ravageurs avec une suggestion venue de Dehradun.
Reap Benefit explore également les avancées technologiques, comme le mentorat basé sur l’intelligence artificielle et la transcription voix-texte, tout en enrichissant sa base de données « SamaajData », qui compte déjà plus d’un million de points de données citoyens. La vision à long terme est ambitieuse : mobiliser 10 millions de citoyens pour qu’ils consacrent annuellement 30 à 60 heures à des questions locales, transformant ainsi la gouvernance locale en Inde. L’objectif est d’avoir des « Solve Ninjas » dans chaque rue, chaque quartier, chaque district.
Pour l’instant, le changement s’opère une action à la fois. Ranveer continue de signaler les problèmes, Chandu expérimente des idées pour réduire les déchets, et Kaushik développe des outils pour lier la couverture arborée aux modèles climatiques. Ce qui les unit, au-delà de leur optimisme, est leur méthode : un chatbot qui transforme les messages quotidiens sur WhatsApp en données, actions et impacts tangibles. « Il ne s’agit pas d’être un super-héros. Il s’agit d’être cohérent », résume Chandu. « Lentement, votre rue change, votre communauté change, et vous aussi. »