Publié le 5 février 2024 18:41:00. Dans l’Union soviétique des années 80, un simple jeu électronique de poche, inspiré d’une idée japonaise et adapté avec un personnage d’animation culte, est devenu un véritable phénomène de société, symbole d’une génération et objet de convoitise.
- Le jeu « Œufs » (Vajíček), adaptation soviétique du Game & Watch de Nintendo, a connu un succès phénoménal malgré son prix élevé, représentant jusqu’à un sixième du salaire mensuel moyen.
- L’ingéniosité de remplacer les personnages occidentaux par le loup de la série animée « Nu, pogodi ! » a été déterminante pour l’adoption massive du jeu par la population.
- Plus de 400 000 unités ont été produites en seulement six mois, dans onze usines à travers l’URSS.
L’histoire commence en 1977, lorsqu’un ingénieur de Nintendo, Gumpei Yokoi, observe un passager s’amusant avec une calculatrice de poche. Cette observation simple a déclenché une réflexion sur la possibilité de proposer des divertissements portables. En 1980, Nintendo lance la série Game & Watch, des jeux de poche combinant un écran simple et des fonctions d’horlogerie. L’un de ces jeux, EG-26 Egg, où le joueur doit attraper des œufs qui tombent, a servi de base à ce qui allait devenir une légende en URSS.
Les ingénieurs soviétiques, fascinés par le concept, ont non seulement copié la technologie, mais l’ont également adaptée aux réalités de leur pays, tant sur le plan technique qu’idéologique. Les premières versions arboraient encore des personnages occidentaux, notamment Mickey Mouse, mais cette présence était inacceptable sur le plan politique. La solution fut de substituer ces héros américains par un personnage familier à tous les citoyens soviétiques : le loup de la série animée « Nu, pogodi ! » (Eh bien, attends !). Le loup, muni d’un panier en osier au lieu d’un chapeau, devait attraper les œufs pondus par les poules, tandis que son éternel rival, le lièvre, l’observait depuis la fenêtre. Ce changement s’est avéré crucial, conférant au jeu une pertinence culturelle immédiate et propulsant sa popularité vers des sommets insoupçonnés.
La production a débuté en 1984 et a rapidement pris de l’ampleur. Onze usines à travers l’URSS, dont celle de Zelenograd, ont été mobilisées pour répondre à la demande. En 1985, plus de 400 000 unités ont été produites en seulement six mois. Le prix de détail, oscillant entre 23 et 25 roubles, représentait une somme considérable, équivalant à près d’un sixième du salaire mensuel moyen. Malgré ce coût élevé, le jeu était considéré comme un cadeau de luxe pour les anniversaires ou les fêtes de fin d’année.
L’engouement pour le jeu était tel que certains étaient prêts à tout pour s’en procurer un. Des témoignages de l’époque racontent des histoires de vols et de transactions illégales sur le marché noir. Un ancien élève se souvient : « À l’époque, si vous rencontriez quelqu’un qui possédait des œufs et qui était prêt à les vendre, il fallait préparer au moins cinq cents couronnes, de quoi faire vivre une famille modeste de quatre personnes pendant quatorze jours. »
Techniquement rudimentaire – un écran monochrome, une mémoire mesurée en kilo-octets et un objectif simple : attraper des œufs – le jeu n’en était pas moins captivant pour les enfants de l’époque. L’image à l’écran n’était pas générée par une matrice, mais adaptée au jeu spécifique et ne pouvait donc pas être modifiée par un logiciel. Des images statiques multicolores étaient dessinées sur des feuilles transparentes placées au-dessus de l’écran, et dans les versions ultérieures, appliquées directement sur le substrat réfléchissant de l’écran LCD.
La légende raconte qu’un dessin animé se déclenchait après avoir atteint 1 000 points. Les enfants espéraient alors voir le loup danser ou un extrait de « Nu, pogodi ! ». En réalité, le score revenait à zéro après 999 points, et la vitesse du jeu augmentait d’environ 30 %.
De nombreuses variantes du jeu ont vu le jour, avec des loups portant des shorts, des étoiles, des pois ou des fleurs, différents motifs de poules, et des versions avec ou sans cadran. Les premières versions avec Mickey Mouse, aujourd’hui extrêmement rares, sont particulièrement prisées par les collectionneurs. Sur le marché russe des équipements rétro, une pièce originale fonctionnelle peut se vendre entre 3 000 et 5 000 roubles (environ 30 à 50 euros), tandis que les versions rares peuvent atteindre 10 000 à 15 000 roubles (environ 100 à 150 euros), en fonction de leur état, de leur emballage et de leur série de production.
Au-delà du simple divertissement, le jeu « Œufs » est devenu un symbole de l’enfance des années 80 en URSS. Il illustre que la technologie ne se résume pas à la performance, mais surtout à l’émotion. À l’heure de la saturation numérique, ce loup primitif avec son panier rappelle que même quelques segments sur un écran LCD peuvent créer une expérience mémorable, dont de nombreux baby-boomers se souviennent encore avec tendresse. Bien qu’il soit aujourd’hui possible de télécharger une application reproduisant le jeu sur un téléphone portable, l’expérience ne sera jamais tout à fait la même.
Outre « Nu, pogodi ! », l’URSS a produit d’autres jeux électroniques portables, tels que « Merry Chef », « Le Secret de l’Océan » (surnommé « Octopus »), « Hockey », « Biathlon » et « Fishing ». Aucun d’entre eux n’a cependant atteint la popularité de « Vajíček ».