Minsk – Le régime de Loukachenko utilise les prisonniers politiques comme monnaie d’échange, alertent les ONG. Alors que Minsk relâche des détenus dans une tentative d’améliorer ses relations diplomatiques, les défenseurs des droits humains craignent une instrumentalisation et appellent la communauté internationale à ne pas se laisser duper.
Bratislava, 7 octobre 2025 (IPS) – Dans un mouvement qui suscite autant d’espoir que de méfiance, le président biélorusse Alexandre Loukachenko a ordonné la libération de plus de 75 prisonniers, dont une majorité de détenus politiques, ces dernières semaines. Ces libérations, intervenues dans le cadre de négociations avec des responsables américains, visent ostensiblement à améliorer les relations diplomatiques de Minsk, notamment avec Washington. Cependant, les groupes de défense des droits humains mettent en garde contre le risque que la communauté internationale ne soit induite en erreur par ces gestes, tandis que les répressions internes se poursuivent.
Ces libérations surviennent après deux vagues notables : d’abord le 11 septembre, avec la libération de 52 détenus, majoritairement politiques, puis le 16 septembre, avec 25 prisonniers supplémentaires sortant des geôles biélorusses. Ces mesures faisaient suite à des discussions directes avec des officiels américains et semblaient être en partie conditionnées par un assouplissement des sanctions visant la compagnie aérienne nationale, Belavia.
Dans la foulée de ces événements, des responsables américains impliqués dans les négociations ont confirmé que le président Donald Trump aurait fait part à Loukachenko de sa volonté de rouvrir l’ambassade américaine à Minsk. Un appel téléphonique antérieur avait même fait état d’une possible rencontre entre les deux dirigeants. Pour le pouvoir biélorusse, un rapprochement significatif avec Washington, couplé à une levée de sanctions, représenterait une victoire diplomatique et médiatique de taille. Du côté américain, un tel succès pourrait être mis au crédit de la politique de Donald Trump en tant que médiateur et défenseur des droits humains.
Malgré ces avancées apparentes, les militants des droits humains expriment de vives inquiétudes. « Bien qu’il soit réjouissant que des prisonniers aient été libérés, il ne faut jamais oublier qu’ils n’auraient jamais dû être incarcérés en premier lieu », a déclaré à IPS un représentant d’Amnesty International, sous couvert d’anonymat. « Il existe un risque réel que l’attention de la communauté internationale soit détournée des répressions continues qui frappent le pays. »
Ces préoccupations sont partagées par d’autres organisations. Anastasiia Guryeva, chercheuse adjointe sur l’Europe et l’Asie centrale chez Human Rights Watch, estime que le régime biélorusse pourrait adopter une nouvelle tactique : « Utiliser les prisonniers politiques comme monnaie de négociation semble fonctionner, car le Bélarus obtient des faveurs politiques en échange de leur libération. Tant que le régime percevra ce levier, cette politique perdurera », analyse-t-elle.
Les ONG soulignent que les concessions accordées par les pays occidentaux au régime de Loukachenko ne feront rien pour améliorer la situation désastreuse des droits humains en Biélorussie. Elles rappellent que de nombreux prisonniers politiques croupissent encore dans les prisons, prêts à être libérés à la convenance du pouvoir. De plus, certains des individus relâchés en septembre n’étaient qu’à quelques semaines, voire quelques mois, de la fin de leur peine. Dans certains cas, la libération s’est accompagnée d’une expulsion forcée du pays. Le cas du politicien d’opposition Mikalai Statkevich, qui a refusé de quitter la Biélorussie après sa libération et a été rapidement ré-arrêté, illustre cette situation complexe.
« Le fait que ces prisonniers aient été exilés de force constitue une autre forme de représailles à leur encontre… Pour certains, il s’agit d’une continuation de leur châtiment », a précisé Krop. Au sein de la communauté biélorusse en exil, l’inquiétude est palpable. Si certains espèrent que ces libérations sont le signe de négociations fructueuses, la majorité redoute une intensification de la répression. « Nous nous attendons à une répression encore plus intense », confie l’un d’eux, préférant rester anonyme.
Les faits récents corroborent ces craintes. Quelques jours seulement après la libération des 52 détenus, le journaliste indépendant Ihar Ilyash a été condamné à quatre ans de prison pour extrémisme, suite à des articles critiquant le régime. L’Association biélorusse des journalistes dénonce ce verdict comme une preuve supplémentaire de l’intention des autorités de museler la presse indépendante. Actuellement, au moins 27 journalistes seraient derrière les barreaux.
L’ancienne cheffe de l’opposition en exil, Sviatlana Tsikhanouskaya, a quant à elle affirmé que « les répressions du régime se poursuivent malgré les appels de Trump ». Le jour même où 52 prisonniers étaient libérés, le groupe de défense des droits Viasna a enregistré huit nouveaux prisonniers politiques.
Face à ce constat, les militants appellent instamment les gouvernements à placer les droits humains au cœur de toute négociation future, plutôt que de privilégier des considérations purement politiques. « Il faut tout mettre en œuvre pour libérer les prisonniers politiques, mais il est essentiel d’envoyer un message clair : les violations des droits humains ne doivent pas être oubliées et personne ne doit se laisser berner en pensant que la répression est terminée », insiste Krop. « Loukachenko traite les prisonniers politiques comme une monnaie d’échange, comme des otages », ajoute Guryeva. « Les gouvernements devraient cesser ce marchandage et obliger Loukachenko à respecter le droit international des droits humains et à libérer inconditionnellement tous les prisonniers politiques. »