Publié le 06 octobre 2025. Le Qatar a confirmé maintenir un canal de communication ouvert entre les États-Unis et le Venezuela, dans un contexte de tensions accrues liées aux opérations américaines en mer des Caraïbes contre le trafic de drogue. Cette médiation intervient alors que Caracas craindrait une intervention militaire américaine, selon des informations non officielles.
- Le Qatar confirme son rôle de facilitateur entre Washington et Caracas.
- Le Venezuela s’inquiète d’une potentielle attaque militaire américaine.
- Des experts estiment que Doha pourrait jouer un rôle stabilisateur, mais avec des limites.
Majed Al-Ansari, porte-parole du ministère qatari des Affaires étrangères, a déclaré à un média colombien que la ligne de communication entre les États-Unis et le Venezuela était active et permettait « d’explorer des pistes » visant à apaiser les tensions. Ces déclarations surviennent dans un climat d’inquiétude à Caracas, alimenté par des rumeurs d’une demande de médiation du Qatar par le gouvernement de Nicolás Maduro, par crainte d’une action militaire américaine.
La préoccupation vénézuélienne est d’autant plus palpable que le président Maduro envisagerait de décréter un « état de choc extérieur », tandis que Donald Trump a affirmé surveiller les trafiquants de drogue vénézuéliens « sur terre ». « Notre canal de communication a été utilisé par les États-Unis et le Venezuela à plusieurs reprises, et nous maintenons cette ligne ouverte pour explorer et discuter des idées qui peuvent permettre de désamorcer la situation », a précisé Al-Ansari, cité par Caracol News.
Pour le politologue Joaquín Ortega, une nouvelle intervention du Qatar pourrait aboutir à des résultats « pratiques » et à une « stabilisation » de la crise vénézuélienne, sans pour autant entraîner un changement de gouvernement. Il souligne toutefois que le succès de cette médiation dépendra de la volonté de l’administration Trump. Jusqu’à présent, les États-Unis semblent privilégier la « pression maximale » plutôt qu’un dialogue direct, se limitant à des échanges sur les vols de migrants vénézuéliens expulsés, via l’émissaire spécial Richard Grenell. Selon Ortega, le Qatar, fort de son expérience dans la médiation de conflits internationaux, peut agir comme un « facilitateur neutre » dans le contexte vénézuélien, d’autant plus dans un monde multipolaire où les puissances traditionnelles recherchent des acteurs non alignés pour gérer les tensions.
Le professeur de théorie politique à l’Université Centrale du Venezuela (UCV) rappelle que la médiation internationale est un processus structuré visant à instaurer la confiance entre les parties adverses, en favorisant le dialogue sans imposer de solutions. Le Qatar, grâce à ses précédentes interventions dans le dossier vénézuélien, notamment des négociations secrètes en 2023 ayant abouti à un échange de prisonniers et des rencontres en 2024 ayant permis un allègement temporaire des sanctions, est considéré comme capable de jouer ce rôle de pont diplomatique entre des acteurs aux intérêts divergents, tels que les États-Unis, le Venezuela, et potentiellement le Guyana.
Un rôle de substitut à la Norvège
Juan Francisco Contreras, président du Collège des internationalistes du Venezuela, met en avant les compétences du Qatar dans la gestion de négociations complexes, citant notamment son rôle dans les pourparlers entre Israël et le Hamas, qui en font un acteur fiable. « Il a remplacé la Norvège dans ce domaine », affirme-t-il, soulignant l’importance d’établir des ponts diplomatiques, particulièrement lorsque le dialogue direct semble difficile, comme c’est le cas avec le Venezuela.
Actuellement, le Qatar est reconnu internationalement comme un « médiateur clé » dans divers conflits, notamment au Moyen-Orient, où il a facilité des cessez-le-feu entre Israël et le Hamas. Le pays a également collaboré à la libération de citoyens américains détenus en Iran, en Afghanistan et au Venezuela, ainsi qu’au retour d’enfants ukrainiens en Russie. D’après une note publiée par DW, le Qatar a présidé des avancées diplomatiques au Soudan, entre le Tchad, l’Érythrée et Djibouti, et a participé à l’accord de paix pour le Darfour en 2011. En 2020, il a contribué à la négociation avec les Talibans du retrait américain d’Afghanistan. Plus récemment, il a été médiateur dans la Déclaration de principes de Doha entre les rebelles du M23 et la République démocratique du Congo.
Le Qatar est déjà intervenu comme médiateur dans le conflit politique vénézuélien, contribuant à la libération de prisonniers politiques en 2023 et facilitant la signature du « Mémorandum de Doha » en septembre 2023. Cet accord prévoyait un assouplissement des sanctions sectorielles contre l’économie vénézuélienne en échange de garanties pour les élections présidentielles de 2024. Cette démarche avait précédé l’accord de la Barbade du 17 octobre 2023, négocié également par la Norvège. Cependant, les engagements concernant la restauration de la démocratie au Venezuela n’ont pas été respectés par le gouvernement de Maduro, qui aurait violé l’accord relatif aux résultats électoraux du 28 juillet 2024.
«Notre canal de communication a été utilisé par les États-Unis et le Venezuela à plusieurs reprises», dit @Majedalansari sur les tensions avec le régime de Maduro – «Le canal produit ce qu’il devrait produire (…) apporter et discuter d’idées qui peuvent être affichées.» pic.twitter.com/uvb20qK4NE
— Juan Camilo Merlano (@juancmerlano) 1er octobre 2025
María Teresa Romero, internationaliste, souligne que le Qatar jouit de la confiance non seulement du Venezuela, mais aussi des États-Unis, et de l’administration de Joe Biden. Elle rappelle l’accord de décembre 2023, négocié avec la médiation du Qatar, qui a permis l’échange de dix prisonniers américains contre la libération de l’homme d’affaires colombien, aujourd’hui ministre des Industries, Alex Saab. Cet échange fut considéré comme une réussite tant pour le gouvernement vénézuélien que pour l’administration Biden.
Pression maximale contre dialogue
Quelle pourrait être le rôle du Qatar dans le contexte actuel, marqué par des allégations de fraude électorale aux présidentielles de 2024, dénoncées par l’opposition dirigée par María Corina Machado, et par la publication de 85 % des procès-verbaux de vote ? Les chances de succès d’une négociation, alors que Nicolás Maduro affirme que la seule issue possible est sa reconnaissance en tant que président et que l’opposition, représentée par Edmundo González, revendique une transition démocratique, restent incertaines.
Ortega insiste sur la difficulté d’aboutir à un dialogue concluant, et si celui-ci a lieu, sa portée sera probablement limitée à des « solutions pratiques ». « La médiation pourrait se concentrer sur le maintien du flux de brut vénézuélien sur le marché mondial, comme cela s’est produit après l’accord de la Barbade, qui a permis l’exportation de 250 000 barils par jour. Cela est particulièrement pertinent dans un contexte d’incertitude énergétique mondiale. Cependant, les attentes sont limitées par plusieurs facteurs », explique-t-il.
Le politologue met également en garde contre la répression politique croissante au Venezuela, qui a conduit à 838 prisonniers politiques selon le Foro Penal, une ONG. La violation de l’accord de la Barbade mine la confiance dans les engagements pris par Maduro. « Comme l’a souligné David Smilde dans la revue européenne des études latino-américaines, les médiations dans des conflits insolubles comme celui du Venezuela ont tendance à générer des pauses temporaires, mais pas des solutions définitives sans une pression interne significative de l’opposition. Les efforts du Qatar pourraient atténuer les tensions immédiates et stabiliser le marché de l’énergie, mais il est peu probable qu’ils conduisent à une démocratisation substantielle sans changements internes au Venezuela ou à une réorientation stratégique des États-Unis », conclut Ortega.
Contreras estime que, dans le contexte actuel, une médiation qatarie ne serait justifiée que si elle aboutissait à une résolution de la situation politique vénézuélienne. « Nous sommes à un point compliqué sans retour, et la sortie politique doit satisfaire toutes les parties, pas seulement une. Il ne peut s’agir d’un dialogue qui ne contribue qu’à maintenir le statu quo ; il doit conduire à un changement pacifique. Ici, la fonction du Qatar est de rapprocher les parties et d’utiliser tous les mécanismes diplomatiques disponibles », affirme-t-il.
Dans le cas contraire, il alerte sur une intensification potentielle de la pression américaine sur le gouvernement vénézuélien, avec des conséquences imprévisibles. « La situation actuelle n’est pas tenable. Il n’a aucun sens de négocier pour que tout reste pareil, car cela générera une plus grande instabilité et la possibilité de résultats violents que personne ne souhaite », ajoute-t-il.
Romero partage l’avis de Contreras sur la nécessité pour le Qatar d’adopter une autre stratégie de négociation, compte tenu de la position américaine qui ne se satisfera pas d’un simple accord aux réalisations mineures, dont Maduro s’engagerait à respecter. « Le Qatar pourrait au moins tenter de faciliter un départ négocié de Maduro, en offrant l’asile aux dirigeants du chavisme et aux militaires. Je pense que c’est le rôle qui lui incombe en ce moment. Il n’est pas certain qu’il y parvienne, cela dépend de nombreux facteurs, mais il a la capacité et l’expertise nécessaires », explique-t-elle. Elle rappelle que le Qatar a déjà agi comme médiateur dans des conflits complexes comme celui entre le Hamas et Israël, en Afghanistan, ou lors d’échanges avec l’Iran. Le pays bénéficie de la confiance d’acteurs variés et possède une expertise dans ce type d’opérations, tout en entretenant des contacts directs avec Caracas et de bonnes relations avec les États-Unis, lui permettant de dialoguer avec les deux parties.
Elle souligne également que le Qatar agit avec discrétion lorsqu’il conclut des accords, les détails n’étant révélés que lorsque leur concrétisation est assurée.