Publié le 2024-05-17 10:00:00. À Buenos Aires, ArtLab, un centre culturel novateur dédié à l’art numérique, propose une expérience immersive unique : des séances d’écoute d’albums vinyles sur un système audio de pointe, créant un pont entre le passé analogique et le présent technologique.
Dans un monde de plus en plus connecté mais paradoxalement solitaire, ArtLab, fondé par l’artiste et producteur Gonzalo Solimano, se distingue par son approche singulière. Situé à la frontière entre Villa Crespo et Chacarita, ce lieu se définit comme le premier centre culturel dédié à l’art numérique et aux nouvelles expressions artistiques technologiques d’avant-garde de la capitale argentine. Parmi ses nombreuses propositions, une activité a particulièrement captivé le public : l’écoute attentive de disques vinyles, sublimée par un son de dernière génération.
« Avoir un espace de loisirs pour pouvoir sortir pendant un moment de ce monde est sacré », confie Gonzalo Solimano.
Gonzalo Solimano, artiste, producteur et fondateur d’ArtLab
Loin des clichés associés à la musique électronique, Solimano, également architecte, cherche à démocratiser ce genre et à lui donner un impact social. « Personne ne touche son téléphone, il est devenu un espace de guérison », observe-t-il, soulignant la capacité de cette expérience à créer une bulle de déconnexion. L’idée d’écouter un album entier, du début à la fin, a d’abord suscité l’incertitude, mais la réaction a été immédiate et enthousiaste.
Environ 300 personnes participent à ces séances d’écoute, se sentant transportées dans le temps et reconnectées à leurs souvenirs. « Se retrouver pour entendre un album qui a changé votre vie et vous ramène à ce moment précis de votre existence », explique Solimano. L’expérience se veut intime et onirique, sollicitant tous les sens grâce à un son exceptionnel.
L’espace dédié, baptisé « l’étude », est équipé d’un système audio Altec A7, réputé pour sa haute fidélité capable de reproduire des nuances sonores immersives de haute qualité. Les participants sont installés sur des tatamis ou des poufs, dans une atmosphère hypnotique agrémentée de jeux de lumière subtils.
« C’est un voyage », décrit Solimano. La pièce se ferme, le monde extérieur disparaît. Avant la musique, un spécialiste partage des anecdotes sur l’album, l’artiste ou l’année de sortie, préparant ainsi l’auditoire à une immersion profonde.
Gonzalo Solimano, artiste, producteur et fondateur d’ArtLab
Grâce à la profondeur sonore, les auditeurs ont le sentiment d’avoir les artistes présents à leurs côtés. « Vous fermez les yeux et la profondeur sonore vous donne l’impression que les artistes sont là, tout près », détaille Solimano. Le bouche-à-oreille a rapidement fait le succès de l’initiative, qui se tient désormais tous les vendredis et certains samedis. C’est dans cet espace que le vinyle, objet analogique par excellence, dialogue avec le numérique et l’intelligence artificielle.
Le charme intemporel du vinyle, sa capacité à créer des liens intergénérationnels et la redécouverte d’albums marquants avec une qualité sonore optimale constituent les piliers émotionnels de ce succès. « Le son, ce sont des vibrations, l’audio traverse votre corps », affirme Solimano. Le cycle d’écoute, baptisé « Audiophile », propose une sélection variée d’artistes et de genres, allant de Radiohead et The Cure à Tom Jobim et Joao Gilberto, en passant par le hip-hop, la house et la musique électronique.
« Un sentiment de ne pas avoir besoin d’ouvrir mille écrans et, en même temps, d’être connecté au monde qui arrive », témoigne Gisela Busaniche, journaliste et habituée d’ArtLab.
Gisela Busaniche, journaliste
Pour Busaniche, le plan parfait réside dans cette simplicité : « Être là et s’asseoir pour écouter un album comme avant, seul et attentif à ce son sans interférence ». Elle décrit l’expérience comme une « écoute du disque, une expérience auditive unique avec ce système de son haute fidélité ».
Le système audio Altec Lansing A7, surnommé « La Voix du Théâtre », conçu en 1945, est reconnu pour sa qualité sonore exceptionnelle, ayant équipé des milliers de cinémas à travers le monde. La conception sonore d’ArtLab est toutefois unique, fruit d’une recherche approfondie menée par des collectionneurs internationaux. Chaque composant, y compris les amplificateurs Valvulaires McIntosh, a été spécifiquement sélectionné pour cet espace.
Avant de plonger dans l’univers sonore, les visiteurs peuvent découvrir la galerie d’art où sont projetées des formes numériques chromatiques, puis déguster un plat du restaurant « Synthèse Modulaire », dont le nom et la carte s’inspirent des saveurs asiatiques. « Ensuite, vous allez écouter, vous vous asseyez dans la pièce, sur un coussin, par terre, dans le noir », décrit Busaniche. Elle souligne le lien profond entre l’album, le son et les expériences personnelles, qui permettent de se reconnecter à soi-même, à son adolescence, à la liberté et aux émotions.
« Cela vous remue dans la tête, vous vous connectez à vous-même du passé », résume Solimano. L’entrée est gratuite, mais il est nécessaire de réserver.
Gonzalo Solimano, artiste, producteur et fondateur d’ArtLab
ArtLab se positionne comme un lieu de rencontre, promouvant à la fois la culture numérique et électronique, tout en valorisant les expériences analogiques. Ce carrefour culturel attire des personnes issues de la littérature, du monde audiovisuel, de l’art contemporain, du numérique, du rock et de la musique électronique. Fondé il y a dix ans, ArtLab a d’abord occupé un espace dans le Palacio Libertad avant d’ouvrir son centre culturel actuel en 2021, développant un programme à fort impact sociétal.
La gastronomie occupe également une place centrale chez ArtLab, avec Mala Ludwig, chef exécutif de 35 ans. Anciennement graphiste et designer multimédia, elle a fait une transition radicale vers la cuisine, qu’elle considère plus proche de la conception que de l’art traditionnel. « J’ai trouvé le bonheur quand je rentrais à la maison et que je cuisinais », raconte Ludwig.
« Ce n’est pas un restaurant traditionnel », explique Ludwig. Le bar, fonctionnant sur le principe de l’Omakase – qui signifie « faire confiance » au chef pour le choix des plats – rappelle l’effervescence des scènes culinaires japonaises, mais dans une atmosphère de calme et d’intimité.
Mala Ludwig, chef exécutif
Chaque plat vise à créer un moment magique, à éveiller les sens et à évoquer des souvenirs, tout comme les albums écoutés dans l’espace dédié. Le menu propose une fusion personnelle d’arômes japonais et locaux, avec des plats phares tels que l’okonomiyaki au bacon, le saumon usuzukuri, et des mollets mijotés avec des shiitakes et une sauce à l’orange.
Gonzalo Solimano insiste sur la nécessité de combattre la solitude souvent associée au numérique. « Le numérique est associé à la solitude : c’est ce que nous devons combattre », affirme-t-il, soulignant que les nouvelles générations peinent à établir des liens authentiques. ArtLab se propose de connecter le monde numérique à la vie physique.
Au-delà des écoutes, ArtLab abrite la plus importante collection d’art numérique d’Argentine et l’une des plus significatives d’Amérique latine. Le programme « Art Pro » offre un laboratoire créatif gratuit axé sur l’art et la technologie, invitant des experts, notamment dans le domaine de l’IA, avec l’ « Art Lab Ia Studio ».
Solimano décrit un moment d’explosion culturelle à Buenos Aires, comparable aux années 90, marqué par une consommation culturelle impressionnante. Malgré la crise économique, l’énergie créative de la ville est palpable. « Tout ce qui se filme, la musique qui sort, les livres qui sont publiés, tant de pression sociale doit sortir quelque part : soit par la violence, soit par la culture », confie-t-il, persuadé que la société s’exprime par cette dernière.
« Nous créons une capsule où tout le monde se rapproche pour partager et c’est impressionnant », conclut-il.
Gonzalo Solimano, artiste, producteur et fondateur d’ArtLab