Publié le 2025-10-30 16:48:00. Une opération policière d’une violence inédite à Rio de Janeiro, ayant causé la mort d’une centaine de personnes, met en lumière la puissance de feu accrue des gangs brésiliens et la complexité croissante de leur approvisionnement en armes.
- La police de Rio a mené le 28 octobre une opération qui a causé la mort d’environ 130 personnes, marquant la plus meurtrière jamais enregistrée contre le crime organisé dans la ville.
- Cette descente a permis la saisie d’au moins 90 fusils, un chiffre proche du double de celui enregistré pour tout le mois de septembre.
- La montée en puissance des gangs s’accompagne d’une diversification de leurs sources d’armement, incluant désormais une production accrue d’armes improvisées, dites « fusils fantômes ».
L’ampleur de la violence déployée lors de cette récente intervention policière à Rio de Janeiro, qui a coûté la vie à quelque 130 personnes le 28 octobre, souligne une tendance préoccupante : l’arsenal des groupes criminels brésiliens s’étoffe et se diversifie. L’opération, la plus meurtrière jamais menée dans la métropole carioca contre le crime organisé, a vu les forces de l’ordre saisir près de 90 fusils. Ce chiffre dépasse largement les 47 armes enregistrées tout au long du mois de septembre dans la région, témoignant d’une augmentation significative de la puissance de feu disponible pour les réseaux criminels.
Cette affaire s’inscrit dans un contexte plus large d’accroissement des saisies d’armes, reflétant une évolution dans les méthodes d’acquisition des organisations criminelles. Au-delà des fusils conventionnels, la production et l’usage de « fusils fantômes », des armes à feu artisanales ou improvisées, connaissent une nette augmentation. Ces constats font écho à une étude récente publiée dans le *Journal of Illicit Economies and Development*, intitulée « Tir aveugle : la montée des armes à feu de style militaire au milieu des échecs réglementaires et du déficit de données au Brésil », signée par Bruno Langeani et Natalia Pollachi. Les auteurs y analysent la hausse de la production locale d’armes de qualité militaire, mais aussi les mutations dans les circuits d’approvisionnement.
Dans le cadre de leurs recherches, Bruno Langeani et Natalia Pollachi ont analysé les données relatives aux échecs de collecte d’informations par les autorités brésiliennes, tout en soulignant les améliorations récentes dans les stratégies de sécurité. InSight Crime a interrogé Bruno Langeani sur les routes du trafic d’armes, les fusils fantômes et les politiques publiques mises en place pour contrer ce phénomène.
VOIR AUSSI : L’affaire du trafic d’armes met le pipeline Europe-Paraguay sur la carte
InSight Crime (IC) : Le sud-est du Brésil, incluant les États de São Paulo, Rio de Janeiro, Minas Gerais et Espírito Santo, est un carrefour majeur dans les routes du trafic d’armes. Pourquoi avoir choisi de focaliser votre étude sur cette région ?
Bruno Langeani (BL) : Notre choix s’est porté sur le sud-est pour deux raisons principales. D’un point de vue méthodologique, cela nous a permis de circonscrire notre analyse à une seule région, compte tenu de la fragilité et de la complexité des données sur le marché des armes à feu que nous étudions depuis un certain temps. Mais la motivation contextuelle est également déterminante : le sud-est est la région qui enregistre le plus de saisies d’armes à feu et elle abrite les deux plus grandes organisations criminelles du pays, le Premier commandement de la capitale (Primeiro Comando da Capital – PCC) de São Paulo et le Commandement Rouge (Comando Vermelho – CV) de Rio de Janeiro. Bien que les armes de type militaire ne représentent pas la majorité des armes saisies au Brésil, nous avons décidé d’analyser ces armes, dotées d’une puissance de feu supérieure, car elles sont cruciales pour l’expansion du contrôle territorial des groupes criminels. Ces armes ne servent pas uniquement à des délits tels que les braquages de banque ou les exécutions, mais sont également employées dans des opérations visant à étendre leur influence.
IC : Votre article examine les fusils fantômes, mentionnant leur apparition plus fréquente au Brésil aux alentours de 2017. Qu’est-ce qui explique leur arrivée à cette période ?
BL : L’année 2017 a marqué une période d’expansion généralisée du crime organisé et d’intensification des guerres entre gangs. Le Brésil a été le théâtre d’importantes rébellions, de conflits territoriaux fréquents et d’une augmentation significative des morts lors des affrontements entre groupes criminels. Cela a engendré une demande accrue d’armes à feu de la part des gangs. À cette époque, les criminels ne disposaient pas d’alternatives locales viables pour se procurer des fusils : il fallait soit corrompre des agents publics, soit s’orienter vers le marché international, rendant les armes très coûteuses. Ils ont donc cherché d’autres solutions. Les armes artisanales présentaient l’avantage d’être moins chères, intraçables et fabriquées à partir de pièces plus facilement accessibles, notamment sur le marché américain. Aujourd’hui, nous observons une augmentation de ces fusils fantômes, puisque leur proportion dans le nombre total de fusils saisis s’accroît. De plus, le mode opératoire évolue. Si auparavant les armes étaient fabriquées localement avec des pièces provenant des États-Unis, depuis 2023, des usines clandestines ont vu le jour, produisant des fusils à l’échelle industrielle grâce à des machines plus modernes, comme les imprimantes 3D. Cette nouvelle méthode permet non seulement de produire un volume d’armes bien plus important dans des délais réduits, mais aussi de ne pas dépendre de pièces externes, les criminels produisant tout sur place. Les armes ainsi fabriquées sont plus durables et précises que celles produites artisanalement.
IC : Vous indiquez que les autorités brésiliennes se concentrent excessivement sur les cas de possession et de port d’armes, négligeant la lutte contre le trafic et la production d’armes improvisées. Quels sont les points positifs des politiques actuelles et ce qui devrait être modifié pour accroître leur efficacité ?
Sur une note positive, nous avons constaté la création de postes de police spécialisés dans la lutte contre le trafic d’armes dans certains États. Ces unités se concentrent sur des rapports de renseignement approfondis et parviennent à identifier la majorité des sources d’approvisionnement en armes à feu au sein de leur État. Cette démarche est essentielle, car même au sein d’une région relativement circonscrite comme le sud-est, la dynamique du trafic varie considérablement d’un État à l’autre. Par conséquent, les diagnostics établis pour un État ne peuvent être appliqués à un autre sans une évaluation préalable des conditions spécifiques. Les autorités devraient donc adapter leurs politiques en fonction de ces dynamiques de trafic, en portant une attention accrue aux frontières spécifiques liées aux itinéraires locaux, par exemple. Cependant, certains aspects politiques nécessitent encore des améliorations. Les politiques brésiliennes visant à lutter contre le trafic d’armes en sont encore à leurs débuts. Nous ne disposons donc pas encore de mesures structurées pour résoudre ce problème. De plus, l’étude des dynamiques, lorsqu’elle existe, est souvent imparfaite. Les autorités manquent généralement de données sur ce qui entre sur le marché ou sur le pourcentage d’armes fantômes. Souvent, elles ignorent même l’existence de mitraillettes artisanales.
Nous recommandons de renforcer le centre de localisation de la police fédérale, chargé de surveiller les routes du trafic. En plus de saisir directement des armes, ce centre apporte un soutien aux États dans le cadre de saisies régionales. Sachant que le Brésil saisit environ 100 000 armes par an, nous estimons que ce centre devrait être considérablement agrandi pour pouvoir gérer le volume du trafic.
VOIR AUSSI : Un rapport de l’OEA présente des stratégies à court terme pour limiter le trafic d’armes en Amérique latine
IC : Comment les investissements dans la collecte de données pourraient-ils contribuer à résoudre le problème et à fonder des politiques plus efficaces ?
BL : L’un de nos apports majeurs dans cette étude a été de nettoyer et d’organiser des données souvent erronées en raison de problèmes de qualité et d’enregistrement. Nous avons consacré au moins huit mois à résoudre ces lacunes, qui pourraient être facilement corrigées par les autorités. La standardisation des données, une formation accrue des policiers chargés de l’enregistrement des armes saisies, ainsi qu’une meilleure intégration entre les agents sur le terrain et ceux qui produisent les rapports de renseignement, contribueraient grandement à résoudre les problèmes liés à la collecte de données. Des procédures simples, comme signaler les tentatives identifiées d’effacement du numéro de série d’une arme, l’absence de numéro d’identification, ou le fait qu’il s’agisse d’une arme artisanale, seraient faciles à mettre en œuvre, mais la police ne semble pas y accorder une attention particulière. Si les forces de l’ordre disposaient de meilleures données, elles seraient en mesure de détecter et de gérer ces dynamiques beaucoup plus rapidement, et il serait plus facile de coordonner des interventions efficaces.