Le Conseil de sécurité de l’ONU, principal garant de la paix mondiale, se retrouve au cœur d’une controverse majeure. Une résolution cruciale visant un cessez-le-feu immédiat et permanent à Gaza, la libération des otages et un accès sans entrave à l’aide humanitaire a été bloquée, non pas par un consensus mou, mais par le veto d’un seul membre : les États-Unis. Sur les quatorze voix favorables, cette opposition unilatérale a suffi à enterrer une initiative soutenue par la quasi-totalité des membres du Conseil.
Ce scénario n’est malheureusement pas nouveau et met en lumière le fonctionnement opaque du droit de veto, un privilège réservé aux cinq membres permanents du Conseil de sécurité : la Chine, le Royaume-Uni, les États-Unis, la Russie et la France. Contrairement aux résolutions de l’Assemblée générale, dont la portée est purement consultative, celles du Conseil de sécurité sont juridiquement contraignantes. Par le passé, cet organe a validé des opérations de maintien de la paix majeures, prouvant sa capacité d’action lorsqu’il fonctionne en harmonie. Cependant, l’histoire récente démontre un tout autre visage, celui d’un outil au service des intérêts nationaux, capable de paralyser l’action collective.
La Russie, par exemple, a utilisé son droit de veto pour s’opposer à une résolution exigeant la fin de la guerre en Ukraine dès février 2022. Plus récemment, elle a bloqué une initiative similaire concernant le conflit au Soudan. Depuis la création du Conseil en 1945, le droit de veto a été exercé 326 fois. La Russie figure en tête de ce triste palmarès avec 161 utilisations, suivie par les États-Unis (94), la Chine (21), le Royaume-Uni (32) et la France (18).
Face à cette emprise des grandes puissances, l’Assemblée générale des Nations Unies a récemment adopté une résolution invitant les membres permanents à justifier leurs décisions de veto. Une mesure qui rappelle la résolution « L’union pour la paix » de 1950, offrant à l’Assemblée la possibilité d’intervenir lorsque le Conseil de sécurité est paralysé.
La domination des « grandes puissances » se fait également sentir dans le domaine du désarmement nucléaire. Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), entré en vigueur en 1970, impose aux États dotés de l’arme nucléaire, y compris les membres du P5, de négocier un désarmement complet. Pourtant, aujourd’hui, neuf pays possèdent l’arme nucléaire et modernisent leurs arsenaux, ignorant délibérément le TNP. Sans surprise, ces mêmes nations s’opposent unanimement au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), né de la frustration des États non nucléaires face au non-respect du TNP.
La crise climatique révèle également ces déséquilibres. Malgré une transition vers les énergies vertes, les plus grands émetteurs mondiaux, tels que les États-Unis et la Chine, continuent de rejeter du dioxyde de carbone à un rythme insoutenable, menaçant de dépasser la limite de 1,5°C fixée par le GIEC. Les conséquences les plus dévastatrices de la crise climatique ne pourront alors être évitées. L’attitude des États-Unis, qui ont quitté puis réintégré les Accords de Paris à plusieurs reprises, sape la coordination internationale et alimente le scepticisme quant à la gouvernance climatique mondiale.
La COP28 à Bakou, bien que saluée comme une avancée par certains, a été jugée insuffisante par de nombreux militants et gouvernements du Sud. Les pays riches se sont engagés à verser 300 milliards de dollars par an d’ici 2035 pour aider les pays en développement à réduire leurs émissions, un montant bien loin des 1 300 milliards de dollars annuels réclamés. Ironiquement, ce sont les petits États insulaires et les pays en développement, les moins responsables de cette crise, qui en subiront les plus lourdes conséquences.
Face à cette injustice climatique, le Vanuatu a engagé une procédure auprès de la Cour internationale de justice (CIJ) en 2023, sollicitant un avis consultatif sur les obligations des États en matière de changement climatique. Cette démarche, soutenue par de jeunes militants et des organisations telles que « Youth4Climate Justice », pourrait ouvrir la voie à une action internationale plus contraignante, même si les avis de la CIJ ne sont pas juridiquement contraignants.
L’ordre international actuel, dominé par les grandes puissances, se révèle insoutenable. La décision du Bulletin of the Atomic Scientists de rapprocher l’« horloge de la fin du monde » à 90 secondes de minuit, le niveau le plus proche jamais atteint, souligne l’urgence de construire un système international fondé sur l’égalité politique et la justice sociale et économique. Des propositions telles que la création du TIAN, l’implication de la CIJ dans les affaires climatiques, la responsabilisation du P5 devant l’Assemblée générale et une réforme globale du Conseil de sécurité constituent des pistes sérieuses.
Cependant, il est essentiel de s’attaquer non seulement aux symptômes, mais aussi à la maladie sous-jacente : les déséquilibres de pouvoir mondiaux. Cela passe par le renforcement du droit international et la réforme des institutions mondiales. Des organisations comme « Democracy Without Borders » et « Citizens for Global Solutions » militent pour la création d’une Assemblée parlementaire des Nations Unies, permettant aux citoyens du monde d’élire directement leurs représentants à l’ONU. Cette assemblée, en collaboration avec l’Assemblée générale, pourrait adopter des résolutions universellement contraignantes, accordant ainsi aux pays du Sud, actuellement marginalisés, un poids décisionnel accru.
D’autres ajustements sont envisageables pour garantir une véritable égalité politique, comme la reconnaissance de la compétence universelle de la Cour pénale internationale, actuellement refusée par les États-Unis, la Russie, la Chine et une soixantaine d’autres pays. Le renforcement de la compétence de la CIJ, comme le préconise la campagne « LAW, not WAR », et la création d’une Cour internationale de l’environnement pour les litiges liés au climat sont également des pistes prometteuses.
La domination des grandes puissances n’est pas seulement une question de relations internationales. Elle touche à la justice sociale, à l’équité économique et à l’égalité politique à l’échelle mondiale. Il en va de notre capacité à vivre sur une planète vivable et à construire un avenir durable. Il est temps de bâtir un ordre international multilatéral plus juste, qui réponde aux besoins de tous.