Publié le 16 octobre 2025. Des scientifiques ont révélé que le Courant Circumpolaire Antarctique (ACC), un moteur essentiel du climat mondial, a connu des changements drastiques dans le passé. Ces découvertes, basées sur des carottes de sédiments marins, alertent sur les risques d’une répétition de ces phénomènes, potentiellement exacerbés par le réchauffement climatique actuel.
- Il y a 130 000 ans, le Courant Circumpolaire Antarctique s’était déplacé de 600 km vers le sud et avait vu sa vitesse tripler, entraînant une élévation du niveau de la mer jusqu’à 9 mètres.
- Ces bouleversements passés étaient dus aux variations orbitales de la Terre (cycles de Milankovitch), qui avaient intensifié les vents d’ouest et poussé les courants océaniques vers les pôles.
- Aujourd’hui, le réchauffement anthropique pourrait déclencher un phénomène similaire, accélérant la fonte des glaces antarctiques et menaçant les zones côtières, y compris en Indonésie.
L’océan Austral, qui entoure le continent Antarctique, abrite un courant d’une ampleur phénoménale : le Courant Circumpolaire Antarctique (ACC). Formant un anneau d’eau froide entre les océans Atlantique, Indien et Pacifique, il s’agit du plus grand courant océanique du monde. Son volume d’eau déplacé dépasse cent fois celui de tous les fleuves terrestres réunis. Ce courant joue un rôle crucial dans la circulation de la chaleur à l’échelle planétaire, équilibrant les températures et influençant directement le système climatique. Sans lui, la distribution de la chaleur des tropiques vers les pôles serait gravement perturbée, entraînant des phénomènes météorologiques extrêmes.

Si l’on a longtemps considéré l’ACC comme un système stable, de nouvelles recherches remettent cette idée en question. L’étude des sédiments du fond marin révèle que ce courant a connu des déplacements majeurs et des accélérations significatives par le passé. Ces découvertes résonnent particulièrement aujourd’hui, alors que le réchauffement climatique d’origine humaine s’intensifie. Un scénario de changement similaire à celui observé il y a 130 000 ans pourrait avoir des répercussions mondiales, menaçant particulièrement des régions vulnérables comme l’Indonésie face à l’élévation du niveau de la mer.
Tracer des traces de changement sur les fonds marins
Pour reconstituer l’histoire des courants océaniques, les scientifiques se tournent vers le silence des profondeurs marines. Les couches de sédiments accumulées au fil des millénaires constituent de véritables archives géologiques, conservant des informations sur les températures passées de l’eau, les forces océaniques et les conditions climatiques.
Une équipe internationale du Programme international de découverte des océans (IODP) a mené une expédition en mer de Scotia, une zone stratégique de l’ACC située entre la pointe sud de l’Amérique du Sud et la péninsule Antarctique. À l’aide de navires de forage sophistiqués, ils ont extrait des carottes de sédiments jusqu’à 4 000 mètres de profondeur. Chaque mètre de carotte représente ainsi des milliers d’années d’histoire terrestre.

L’analyse granulométrique des sédiments s’avère être la clé de voûte de ces recherches. Un courant puissant a tendance à emporter les particules fines, ne laissant que les grains plus grossiers se déposer. Inversement, un courant plus faible permet aux fines particules de s’accumuler, formant des couches plus délicates. En examinant la taille des grains dans chaque couche sédimentaire, les scientifiques peuvent ainsi reconstituer la force des courants océaniques à différentes époques.
Cette méthode offre une chronologie précise des évolutions de l’ACC sur des centaines de milliers d’années, une preuve physique irremplaçable par les modèles informatiques ou les images satellites. Les données sédimentaires ont ainsi révélé des changements majeurs il y a environ 130 000 ans, durant la Dernière Période Interglaciaire, une période naturellement plus chaude que l’actuelle, avec des températures mondiales supérieures de plusieurs degrés et des calottes glaciaires moins étendues.

Durant cette période, l’ACC circulait à une vitesse près de trois fois supérieure à sa moyenne des mille dernières années. De plus, ce courant s’était décalé d’environ 600 kilomètres vers le sud (une distance équivalente à celle séparant Jakarta de Surabaya). Ce déplacement a modifié la frontière entre les eaux chaudes et froides, permettant à des eaux plus chaudes d’atteindre le bord de la calotte glaciaire antarctique.
Ce contact direct entre l’eau chaude et la glace a accéléré la fonte par le dessous. Les calottes glaciaires terrestres sont devenues plus fragiles, provoquant leur effondrement dans la mer. Les scientifiques estiment que ces événements ont contribué à une élévation du niveau mondial de la mer pouvant atteindre six à neuf mètres par rapport aux niveaux actuels.
Dans notre ère moderne, une répétition d’un tel scénario aurait des conséquences dévastatrices. Une augmentation de neuf mètres inonderait de nombreuses grandes villes côtières, notamment en Indonésie. Les petites îles de l’est indonésien pourraient même disparaître complètement.
Cet événement ancien démontre la capacité des changements dans l’océan Austral à influencer le climat mondial et le niveau de la mer. Aujourd’hui, le réchauffement induit par l’activité humaine accroît les inquiétudes quant à une possible répétition de l’histoire, mais potentiellement sur un laps de temps beaucoup plus court.
L’effet des cycles orbitaux de la Terre sur les courants océaniques
Il y a 130 000 ans, les changements majeurs observés étaient déclenchés par un mécanisme naturel du système solaire : les cycles de Milankovitch. Ces cycles décrivent les variations périodiques de l’orbite terrestre et de l’inclinaison de son axe, qui influencent la quantité d’énergie solaire reçue par chaque hémisphère.
À cette époque, une combinaison particulière de l’orbite et de l’inclinaison de la Terre a conduit l’hémisphère Sud à recevoir davantage d’énergie solaire. Cette chaleur accrue a intensifié les vents du sud-ouest, le système éolien qui entoure l’Antarctique et qui est le principal moteur de l’ACC. Lorsque ces vents se renforcent et se déplacent vers le sud, les courants océaniques sont également repoussés plus près de la calotte glaciaire.
Cette corrélation souligne la sensibilité du système climatique mondial aux moindres variations de l’orbite terrestre. Des changements apparemment lents dans l’espace peuvent engendrer des bouleversements majeurs dans les océans et les calottes glaciaires, déterminant la stabilité d’une planète sur de longues périodes.

La situation actuelle est cependant différente. Naturellement, les cycles de Milankovitch induiraient un lent déplacement de l’ACC vers le nord au cours des prochains millénaires. Cependant, les activités humaines imposent de nouvelles pressions.
Le réchauffement climatique, causé par la combustion des énergies fossiles, renforce les vents du sud-ouest, entraînant l’ACC vers le sud. Les observations satellitaires et les données océanographiques confirment cette modification des régimes éoliens et des courants océaniques. Des eaux océaniques plus chaudes atteignent désormais la base de la calotte glaciaire de l’Antarctique occidental, accélérant sa fonte par le dessous.
Si cette tendance se maintient, l’élévation du niveau de la mer à l’échelle mondiale pourrait être plus rapide que prévu. Une augmentation d’un mètre suffirait à inonder des zones côtières d’Asie du Sud-Est, dont l’Indonésie. Des villes majeures comme Jakarta, Semarang et Surabaya seraient confrontées à de graves menaces, tandis que des îles plus petites risqueraient la disparition. Les changements dans l’océan Austral, bien que semblant éloignés, ont des impacts concrets sur l’ensemble de la planète. Les courants océaniques de cette région isolée régulent la circulation mondiale de la chaleur et du carbone. Chaque perturbation dans ce système peut altérer les conditions météorologiques, les précipitations et la stabilité des océans, des éléments fondamentaux pour la vie humaine.