Home International L’État le plus peuplé, nouvel allié de l’Europe ? Peut-être, mais seulement « en indien »

L’État le plus peuplé, nouvel allié de l’Europe ? Peut-être, mais seulement « en indien »

0 comments 22 views

Publié le 13 février 2026 06:50:00. L’Union européenne et l’Inde ont renforcé leur partenariat en matière de sécurité et de défense, une initiative qui témoigne de la volonté de Delhi de diversifier ses alliances et de l’aspiration de Bruxelles à réduire sa dépendance stratégique. Cette coopération, bien que prometteuse, se heurte à des réalités géopolitiques complexes, notamment les relations de l’Inde avec la Russie.

  • L’Inde et l’UE ont conclu un nouveau partenariat axé sur la sécurité maritime, la cyberdéfense, la lutte contre le terrorisme et le renforcement des capacités de l’industrie de défense indienne.
  • Ce partenariat s’inscrit dans une stratégie indienne de non-alignement et de diversification des partenariats, ainsi que dans une volonté européenne de réduire sa dépendance à l’égard des États-Unis et de la Chine.
  • La relation avec la Russie reste un facteur limitant, l’Inde étant peu disposée à rompre ses liens avec Moscou malgré les pressions occidentales.

Six ans après les déclarations du ministre indien des Affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar affirmant que l’Inde n’avait « jamais fait partie d’une alliance et ne le fera jamais », ce nouveau partenariat marque une évolution subtile dans la politique étrangère indienne. Jaishankar avait alors esquissé une vision d’un monde multipolaire où les États doivent davantage prendre soin d’eux-mêmes, une perspective qui offre des opportunités aux puissances moyennes comme l’Inde et l’UE.

Au-delà de l’accord de libre-échange conclu lors du récent sommet, ce partenariat de défense est un signal fort. Il engage Delhi et Bruxelles à approfondir leur coopération dans des domaines clés tels que la sécurité maritime, la cyberdéfense, la lutte contre le terrorisme et le crime organisé, l’échange d’informations, la défense spatiale et, surtout, le renforcement des capacités de l’industrie de défense indienne. Il prévoit également l’élévation des consultations bilatérales sur la sécurité et la défense à un dialogue annuel régulier, et pourrait déboucher sur une implication « significative » de l’industrie de défense indienne dans l’initiative européenne ReArm visant au réarmement de l’Europe, selon le ministre indien de la Défense. Au total, 17 domaines de coopération ont été définis, offrant de nombreux avantages aux deux parties.

Ce partenariat s’inscrit dans une stratégie géopolitique indienne traditionnellement définie par une politique de « non-alignement », axée sur l’autonomie et l’absence d’alliances contraignantes. Ces dernières années, certains politologues ont évoqué une évolution vers une stratégie de « multi-alignement », consistant à entretenir des relations avec plusieurs acteurs simultanément, tout en préservant l’autonomie stratégique de l’Inde.

Du côté européen, on observe également un changement d’orientation, passant d’une focalisation sur les États-Unis et l’OTAN à une coopération avec divers partenaires. L’Inde est déjà le neuvième partenaire de l’UE en matière de sécurité et de défense, et ce nouveau partenariat s’inscrit dans une série d’accords similaires conclus récemment avec la Moldavie, la Norvège, le Japon, la Corée du Sud, la Macédoine du Nord, l’Albanie et le Canada. Consulter la liste complète des partenariats de sécurité et de défense de l’UE.

La coopération dans le domaine de l’industrie de défense est particulièrement prometteuse. L’Inde a récemment conclu un accord avec la France pour l’achat de 26 avions de combat Rafale pour un montant de 7,4 milliards d’euros et s’apprête à finaliser l’acquisition de sous-marins allemands Type 214 pour environ 8 milliards d’euros. Ce partenariat pourrait offrir de nouvelles opportunités d’exportation pour l’industrie de défense européenne et aider l’Inde à réduire sa dépendance à l’égard des systèmes d’armes russes.

La coopération en matière de sécurité maritime est également un domaine clé, les deux parties partageant un intérêt commun pour la liberté de navigation et l’échange d’informations sur les principales routes commerciales, notamment dans l’océan Indien. L’UE et l’Inde ont déjà mené des exercices navals conjoints dans le cadre de la mission Atalanta de l’UE.

Cependant, la relation de l’Inde avec la Russie constitue un obstacle majeur. Selon l’analyste Manisha Reuter du Conseil européen des relations étrangères (ECFR), ce partenariat est davantage déclaratif qu’opérationnel. « Son importance réside davantage dans le signal qu’il envoie et le réseau institutionnel qu’il crée que dans les résultats concrets déjà obtenus. Sa concrétisation dépendra de projets spécifiques, du maintien de l’attention politique et d’une vision unifiée des menaces, de l’implication réussie des entreprises et, surtout, de la confiance mutuelle. »

L’expert indien en politique étrangère Raj Verma souligne que ce partenariat intervient dans un contexte d’instabilité mondiale accrue et de tensions géopolitiques, notamment avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. « L’Inde aspire à devenir une grande puissance, elle souhaite diversifier et renforcer ses partenariats afin de maintenir son autonomie stratégique. L’UE, à son tour, veut réduire sa dépendance à l’égard des États-Unis et de la Chine », a-t-il déclaré.

L’Inde reste attachée à sa doctrine de non-alignement et à sa volonté de ne pas être contrainte par des alliances. Selon l’expert Tobias Scholze de l’Institut allemand pour la sécurité et les affaires internationales (SWP), la reconnaissance de cette position par l’Europe a été un facteur clé pour progresser dans les négociations avec Delhi. L’invasion russe de l’Ukraine a également joué un rôle, l’UE ayant compris que l’Inde ne changerait pas facilement de position vis-à-vis de Moscou.

L’analyste Lizza Bomassi de l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne (EUIIS) souligne que la coopération maritime dans l’Indo-Pacifique est l’un des domaines les plus prometteurs, mais que sa concrétisation n’est pas garantie. Elle estime qu’une déviation complète de l’Inde vers l’UE n’est envisageable que si la Russie et la Chine s’alignent étroitement, ce qui semble peu probable pour l’instant.

Sumita Ganguly, politologue à l’Université de Stanford, met en garde contre les difficultés liées au processus d’acquisition de défense indien, qui est complexe et lent. Elle souligne toutefois que l’Inde dispose d’une industrie de défense en croissance et qu’elle pourrait jouer un rôle important dans la fourniture de munitions et d’autres composants plus simples.

En conclusion, le partenariat entre l’UE et l’Inde représente une avancée logique dans un contexte géopolitique en mutation. Il offre des opportunités de coopération dans des domaines clés tels que la sécurité et la défense, mais sa réussite dépendra de la capacité des deux parties à surmonter les obstacles et à maintenir un engagement politique fort. La relation avec la Russie reste un facteur limitant, et il ne faut pas s’attendre à des résultats spectaculaires à court terme.

Leave a Comment

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.